Qu'est-ce que coopérer ?
Benoît Dubreuil
C’est un fait : l’homme a développé des aptitudes affectives et cognitives qui le portent à coopérer, plus que toute autre espèce vivante, avec ses congénères. Y a-t-il une explication à cela ?
Il est difficile de ne pas être frappé par l’égoïsme et la duplicité de l’être humain. À plusieurs égards, le mensonge et l’exploitation semblent former la toile de fond de notre histoire commune. Tout est cependant une question de perspective. Lorsque l’on compare l’espèce humaine aux autres animaux, on découvre en elle la championne de la coopération. Il suffit de penser à de simples actions de la vie quotidienne : nous déposons notre enfant à l’école, confiant d’y trouver quelqu’un qui en prendra soin. Nous achetons du lait au supermarché sans craindre de nous empoisonner. Nous travaillons plusieurs semaines persuadés que nous serons payés en échange.
Agir ensemble pour un objectif commun
La tromperie et la duplicité nous déçoivent, mais l’écrasante majorité de nos interactions demeurent marquées par la confiance et la coopération.
Qu’est-ce exactement que la coopération ? Dans son sens le plus immédiat, c’est simplement le fait d’agir ensemble en vue d’un objectif commun. Certaines précisions sont cependant nécessaires. D’abord, la coopération ne se confond pas avec l’altruisme. Ce dernier désigne un comportement bénéficiant à autrui, alors que la coopération implique qu’un but commun soit partagé par les acteurs. Si vous donnez cent euros à une œuvre de bienfaisance, vous faites preuve d’altruisme et non de coopération. Cette distinction conceptuelle est souvent négligée, ce qui peut s’expliquer par le fait que la coopération et l’altruisme reposent en bonne partie sur les mêmes bases psychologiques et sont tous deux étroitement reliés à la moralité.
Une autre distinction doit être faite entre la coopération et ce que les biologistes appellent le mutualisme. Pensez par exemple à la relation qui existe entre vous et les milliards de bactéries qui se trouvent dans votre intestin. En un sens, vous entretenez avec elles une relation mutuellement avantageuse : vous leur fournissez un environnement parfait pour se développer et, en échange, elles vous aident à digérer. Pourtant, cette relation ne peut pas être appelée coopération. Pour ce faire, deux conditions supplémentaires devraient être réunies. La première est l’existence d’une forme d’intention partagée. Les acteurs qui coopèrent doivent être mutuellement conscients de l’objectif commun poursuivi et chercher à ajuster leur comportement l’un à l’autre. Pour déplacer un meuble lourd avec un ami, vous serez à l’affût des signaux qu’il vous envoie et vous ajusterez vos mouvements aux siens. Mais lorsque deux personnes travaillent sans le savoir à la réalisation d’un même objectif, on ne dira pas qu’elles coopèrent.
Une deuxième condition veut que la coopération repose sur ce que l’on appelle des « motivations mixtes », c’est-à-dire que les gens doivent avoir une raison de coopérer, mais aussi une raison de ne pas le faire. Ce n’est pas le cas avec ma flore intestinale : je n’ai aucune raison de ne plus l’accueillir dans mon intestin et elle n’a aucune raison de cesser de m’aider à digérer. Cette condition est en revanche satisfaite lorsque j’aide un ami à déplacer un meuble lourd : je suis heureux de l’aider parce que je tire profit de notre amitié, mais le déplacement requiert un effort de ma part que je pourrais préférer m’épargner. Pour parler de coopération, il faut donc qu’il y ait au moins des circonstances où les coopérateurs pourraient préférer faire cavalier seul.
Ces distinctions sont simples à comprendre, bien qu’il puisse être difficile en pratique de déterminer où la coopération commence et où elle finit. Distinguer la coopération de l’altruisme, par exemple, est souvent compliqué par le fait que les humains nouent entre eux des relations à long terme. Ainsi, ce qui apparaît aujourd’hui comme un geste désintéressé peut être motivé par le désir d’un retour ultérieur. Par exemple, en aidant mon ami à déménager, je crée une attente à ce qu’il m’aide en retour, rendant difficile de distinguer l’altruisme de la collaboration.
La coopération est-elle propre à l’homme ?
La coopération est si centrale à la condition humaine qu’il est difficile de parler de l’une sans parler de l’autre. Les nombreuses disciplines qui s’y intéressent couvrent tout le spectre des sciences biologiques, de la psychologie et des sciences humaines et sociales. Il existe par exemple une longue tradition de recherche en biologie sur la coopération animale et son évolution, bien que l’on n’y distingue pas toujours clairement l’altruisme, le mutualisme et la coopération. On parle parfois de « comportements prosociaux » pour désigner tous ces comportements susceptibles de profiter à autrui. L’altruisme et le mutualisme sont en effet largement présents dans le règne animal, ce qui s’explique par la théorie de l’évolution. L’altruisme se manifeste, par exemple, dans le sacrifice des parents pour leurs enfants. En risquant sa vie pour nourrir ou protéger ses petits, l’animal fait preuve d’altruisme, mais il travaille aussi à répandre ses gènes. Ce mécanisme est connu sous le nom de « sélection de parentèle ». Généralement, ce type d’altruisme se limite à quelques individus, mais il peut prendre des proportions impressionnantes dans les colonies d’insectes eusociaux (fourmis, termites, etc.) où des milliers d’individus apparentés collaborent à des ouvrages communs.
Le mutualisme s’explique encore plus aisément par le fait qu’il accroît la probabilité de survie des individus. L’une de ses formes les plus communes se manifeste dans les comportements grégaires de nombreuses espèces de poissons, d’oiseaux et de mammifères : en se joignant au troupeau les individus diminuent les risques de prédation. Certains prédateurs, eux, se livrent à des chasses collectives qui rapportent davantage à chacun d’entre eux que le ferait une chasse individuelle.
Dans le règne animal, les exemples de coopération véritable, c’est-à-dire où les participants ont au moins une raison de faire cavalier seul, sont cependant plus rares (1). On évoque souvent le comportement des singes vervets, qui émettent des cris spécifiques à la vue de différents prédateurs et permettent ainsi à leurs congénères de se mettre à l’abri, de même que celui des chauves-souris vampires, qui pratiquent une forme de réciprocité en échangeant du sang entre individus non apparentés. Mais le meilleur exemple est celui du toilettage social présent chez plusieurs espèces, notamment de primates, où des individus non apparentés tissent des alliances en s’épouillant tour à tour.
Le propre de la coopération humaine
La coopération animale paraît cependant bien limitée lorsqu’on la compare avec celle que l’on observe dans l’espèce humaine. À quoi doit-elle cette particularité ? Il est avéré qu’à un moment de leur histoire évolutive, nos ancêtres se sont déplacés vers une nouvelle niche écologique, où leurs comportements sociaux se sont peu à peu transformés dans le sens d’une plus grande coopération.
Il est difficile d’en déterminer avec précision le moment, mais il semble que ce changement était bien enclenché chez les premiers représentants du genre humain – Homo habilis et Homo ergaster –, qui ont vécu entre 2,5 et 1,5 millions d’années en arrière. Cette époque est marquée par l’arrivée de groupes d’hominidés plus mobiles, adoptant une diète plus variée (notamment grâce au charognage) et utilisant couramment des outils. Avec Homo ergaster puis Homo erectus, ces groupes deviennent bien adaptés aux déplacements sur de longues distances et beaucoup moins aptes à grimper dans les arbres, où les australopithèques trouvaient un refuge pendant la nuit, comme le font encore les grands singes aujourd’hui.
Tout indique que ce nouveau contexte écologique a exercé une pression en faveur des aptitudes qui sont au fondement de la sociabilité humaine (2). Dans la savane, les individus les plus altruistes et coopératifs procuraient des avantages aux autres membres de leur groupe et étaient plus susceptibles d’être choisis comme partenaires (3). Il y a quelques centaines de milliers d’années, chez Homo heidelbergensis puis chez Neanderthal, cette dynamique avait déjà mené à l’apparition de niveaux de coopération sans précédent : de petits groupes d’hominidés colonisaient les environnements les plus diversifiés, prenant soins des plus petits et des malades, affrontaient de grands mammifères et partageaient les fruits de leur chasse et de leur cueillette. Avec l’arrivée d’Homo sapiens, c’est la culture humaine telle que nous la connaissons qui prend son envol définitif avec l’apparition d’une vie symbolique riche (4).
Certaines particularités de l’esprit humain ont rendu possible le développement de la coopération, et elles sont de deux genres : affectives et cognitives (5). Commençons par l’affectif : dès sa naissance, l’humain montre une sensibilité à l’état émotionnel d’autrui. Les psychologues appellent « contagion émotionnelle » cette disposition des très jeunes bébés à pleurer lorsqu’ils entendent pleurer ou à répondre à un sourire par un sourire. L’esprit humain est programmé pour le partage des émotions. Chez le jeune enfant, cela se manifeste par une tendance à assister autrui et à compatir à sa douleur. Cela prend également la forme du désir spontané à partager son attention qui apparaît chez l’enfant entre 9 et 12 mois et représente la pierre d’assise du développement du langage et de la coopération.
À ces dispositions affectives s’ajoutent des aptitudes proprement cognitives permettant de naviguer dans un environnement social complexe. La plus importante est ce que l’on appelle la « théorie de l’esprit », c’est-à-dire la capacité à comprendre et interpréter les états psychologiques d’autrui. Cette aptitude est déjà présente d’une certaine manière chez des animaux comme les grands singes, qui sont capables d’anticiper les intentions de leurs pairs. Elle atteint cependant chez l’humain des sommets inégalés, lui permettant de se mettre à la place d’autrui, de voir le monde de son point de vue. Cette aptitude, de pair avec la tendance au partage des émotions, permet le développement de formes plus complexes d’empathie, d’altruisme et de coopération.
De la coopération aux institutions
On mesure mal à quel point ces aptitudes affectives et cognitives structurent notre vie en société. D’un côté, elles font naître un ensemble d’émotions étroitement liées au domaine social : la honte et la fierté sont deux émotions qui n’existeraient pas sans l’intérêt que nous portons au point de vue d’autrui. La générosité et la cupidité sont étroitement liées à l’altruisme, de même que la culpabilité et l’indignation structurent notre rapport à la moralité.
Par ailleurs, la psychologie singulière de l’humain a conduit au développement d’attentes tout à fait particulières entre les individus (6). Nous nous attendons à ce qu’autrui nous vienne en aide lorsque nous sommes dans le besoin et à ce qu’il assume sa part de la tâche lorsque nous nous engageons dans un projet commun. On appelle ces attentes des « normes », et elles guident puissamment nos relations mutuelles. Il suffit souvent de peu pour en créer de nouvelles. Par exemple, le simple fait de prendre l’habitude de boire un pot chaque semaine avec un ami peut créer l’attente qu’il en sera de même la semaine suivante et l’amener à formuler un reproche si ce n’est pas le cas. Lorsqu’elles prennent un aspect plus formel et définissent des rôles sociaux et des responsabilités explicites, ces normes sociales prennent alors la forme d’« institutions » comme le mariage, la monnaie, le code de la route ou les règles d’une profession, par exemple.
Comme la coopération, les normes et les institutions impliquent des motivations mixtes. Nous avons intérêt à les respecter, mais nous pouvons aussi nous en servir pour tirer profit d’autrui. C’est pourquoi elles sont soutenues par des sanctions formelles ou informelles. Les infractions au code de la route et la contrefaçon de monnaie sont punies formellement par des contraventions ou par l’emprisonnement, mais la transgression des normes sociales est plutôt sanctionnée de façon informelle. Nos amis nous signalent leur mécontentement si nous arrivons en retard à un rendez-vous, ou encore nous retirent leur amitié si nous leur manquons d’égard ou de loyauté.
La confiance dans le respect des règles
La nécessité d’assurer le respect des normes détermine de façon importante la façon dont nous structurons les relations sociales. La coopération à large échelle n’est ainsi possible que si les participants croient que les règles seront respectées, ce qui est impossible sans une surveillance et une sanction des comportements. C’est ce que visent les organisations hiérarchiques (par exemple les grandes entreprises ou les gouvernements), où les responsables de chaque niveau s’assurent que les gens placés sous leur autorité s’acquittent de leur responsabilité et en témoignent au niveau supérieur. C’est ce que l’on fait également en établissant des contrats définissant des engagements très précis et en les faisant respecter par les tribunaux.
Élargir la coopération à des milliers, voire à des millions d’individus, n’est pourtant pas une tâche facile pour une espèce ayant vécu l’essentiel de son histoire dans de petits groupes de chasseurs-cueilleurs de quelques dizaines d’individus (7). L’anthropologie des peuples sans État montre bien comment l’apparition des hiérarchies sociales, notamment quand elles coïncident avec le développement d’une forme de richesse, s’accompagne plus souvent qu’autrement de relations d’exploitation et d’asservissement. La situation est encore plus claire dans les civilisations anciennes, où une stratification sociale marquée correspond à des rapports de domination entre nobles et roturiers ou entre maîtres et esclaves.
L’histoire des sociétés montre que si la coopération humaine est souvent au service de relations sociales équitables, elle peut aussi se mettre au service de l’oppression, comme lorsque des tyrans utilisent leur richesse pour obtenir la coopération aveugle de ceux qui les suivent, selon une dynamique formidablement décrite par Étienne de La Boétie (8). Le propre des démocraties anciennes et modernes est d’avoir établi des mécanismes permettant de contenir, dans une certaine mesure, cette capacité des puissants à s’attacher la loyauté sans borne de leurs subordonnés. Une compréhension adéquate de la coopération et de ses fondements ne peut qu’aider à mieux comprendre comment se prémunir de ces pathologies de la coopération.
Benoît Dubreuil
Docteur en philosophie
NOTES
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