vendredi 15 mai
Guy de Maupassant
La parure
à écouter avec youtube :
à lire :
LA PARURE
C’était une
de ces jolies et charmantes filles, nées, comme par une erreur du destin, dans
une famille d’employés. Elle n’avait pas de dot, pas d’espérances, aucun moyen
d’être connue, comprise, aimée, épousée par un homme riche et distingué ;
et elle se laissa marier avec un petit commis du ministère de l’instruction
publique.
Elle fut
simple ne pouvant être parée, mais malheureuse comme une déclassée ; car
les femmes n’ont point de caste ni de race, leur beauté, leur grâce et leur
charme leur servant de naissance et de famille. Leur finesse native, leur
instinct d’élégance, leur souplesse d’esprit, sont leur seule hiérarchie, et font
des filles du peuple les égales des plus grandes dames.
Elle
souffrait sans cesse, se sentant née pour toutes les délicatesses et tous les
luxes. Elle souffrait de la pauvreté de son logement, de la misère des murs, de
l’usure des sièges, de la laideur des étoffes. Toutes ces choses, dont une
autre femme de sa caste ne se serait même pas aperçue, la torturaient et
l’indignaient. La vue de la petite Bretonne qui faisait son humble ménage
éveillait en elle des regrets désolés et des rêves éperdus. Elle songeait aux
antichambres muettes, capitonnées avec des tentures orientales, éclairées par
de hautes torchères de bronze, et aux deux grands valets en culotte courte qui
dorment dans les larges fauteuils, assoupis par la chaleur lourde du
calorifère. Elle songeait aux grands salons vêtus de soie ancienne, aux meubles
fins portant des bibelots inestimables, et aux petits salons coquets, parfumés,
faits pour la causerie de cinq heures avec les amis les plus intimes, les
hommes connus et recherchés dont toutes les femmes envient et désirent
l’attention.
Quand elle
s’asseyait, pour dîner, devant la table ronde couverte d’une nappe de trois
jours, en face de son mari qui découvrait la soupière en déclarant d’un air
enchanté : « Ah ! le bon pot-au-feu ! je ne sais rien de
meilleur que cela… », elle songeait aux dîners fins, aux argenteries
reluisantes, aux tapisseries peuplant les murailles de personnages anciens et
d’oiseaux étranges au milieu d’une forêt de féerie ; elle songeait aux
plats exquis servis en des vaisselles merveilleuses, aux galanteries chuchotées
et écoutées avec un sourire de sphinx, tout en mangeant la chair rose d’une
truite ou des ailes de gélinotte.
Elle n’avait
pas de toilettes, pas de bijoux, rien. Et elle n’aimait que cela ; elle se
sentait faite pour cela. Elle eût tant désiré plaire, être enviée, être
séduisante et recherchée.
Elle avait
une amie riche, une camarade de couvent qu’elle ne voulait plus aller voir,
tant elle souffrait en revenant. Et elle pleurait pendant des jours entiers, de
chagrin, de regret, de désespoir et de détresse.
⁂
Or, un soir,
son mari rentra, l’air glorieux, et tenant à la main une large enveloppe.
— Tiens,
dit-il, voici quelque chose pour toi.
Elle déchira
vivement le papier et en tira une carte qui portait ces mots :
« Le
ministre de l’instruction publique et Mme Georges Ramponneau prient M. et Mme Loisel de leur faire l’honneur de
venir passer la soirée à l’hôtel du ministère, le lundi 18 janvier. »
Au lieu
d’être ravie, comme l’espérait son mari, elle jeta avec dépit l’invitation sur
la table, murmurant :
— Que
veux-tu que je fasse de cela ?
— Mais, ma
chérie, je pensais que tu serais contente. Tu ne sors jamais, et c’est une
occasion, cela, une belle ! J’ai eu une peine infinie à l’obtenir. Tout le
monde en veut ; c’est très recherché et on n’en donne pas beaucoup aux
employés. Tu verras là tout le monde officiel.
Elle le
regardait d’un œil irrité, et elle déclara avec impatience :
— Que
veux-tu que je me mette sur le dos pour aller là ?
Il n’y avait
pas songé ; il balbutia :
— Mais la
robe avec laquelle tu vas au théâtre. Elle me semble très bien, à moi…
Il se tut,
stupéfait, éperdu, en voyant que sa femme pleurait. Deux grosses larmes
descendaient lentement des coins des yeux vers les coins de la bouche ; il
bégaya :
—
Qu’as-tu ? qu’as-tu ?
Mais, par un
effort violent, elle avait dompté sa peine et elle répondit d’une voix calme en
essuyant ses joues humides :
— Rien.
Seulement je n’ai pas de toilette et par conséquent je ne peux aller à cette
fête. Donne ta carte à quelque collègue dont la femme sera mieux nippée que
moi.
Il était
désolé. Il reprit :
— Voyons,
Mathilde. Combien cela coûterait-il, une toilette convenable, qui pourrait te
servir encore en d’autres occasions, quelque chose de très simple ?
Elle
réfléchit quelques secondes, établissant ses comptes et songeant aussi à la
somme qu’elle pouvait demander sans s’attirer un refus immédiat et une
exclamation effarée du commis économe.
Enfin, elle
répondit en hésitant :
— Je ne sais
pas au juste, mais il me semble qu’avec quatre cents francs je pourrais
arriver.
Il avait un
peu pâli, car il réservait juste cette somme pour acheter un fusil et s’offrir
des parties de chasse, l’été suivant, dans la plaine de Nanterre, avec quelques
amis qui allaient tirer des alouettes, par-là, le dimanche.
Il dit
cependant :
— Soit. Je
te donne quatre cents francs. Mais tâche d’avoir une belle robe.
⁂
Le jour de
la fête approchait, et Mme Loisel
semblait triste, inquiète, anxieuse. Sa toilette était prête cependant. Son
mari lui dit un soir :
—
Qu’as-tu ? Voyons, tu es toute drôle depuis trois jours.
Et elle
répondit :
— Cela
m’ennuie de n’avoir pas un bijou, pas une pierre, rien à mettre sur moi.
J’aurai l’air misère comme tout. J’aimerais presque mieux ne pas aller à cette
soirée.
Il
reprit :
— Tu mettras
des fleurs naturelles. C’est très chic en cette saison-ci. Pour dix francs tu
auras deux ou trois roses magnifiques.
Elle n’était
point convaincue.
— Non… il
n’y a rien de plus humiliant que d’avoir l’air pauvre au milieu de femmes
riches.
Mais son
mari s’écria :
— Que tu es
bête ! Va trouver ton amie Mme Forestier et demande-lui de te prêter des bijoux. Tu
es bien assez liée avec elle pour faire cela.
Elle poussa
un cri de joie.
— C’est
vrai. Je n’y avais point pensé.
Le
lendemain, elle se rendit chez son amie et lui conta sa détresse.
Mme Forestier alla vers son armoire à
glace, prit un large coffret, l’apporta, l’ouvrit, et dit à Mme Loisel :
— Choisis,
ma chère.
Elle vit
d’abord des bracelets, puis un collier de perles, puis une croix vénitienne, or
et pierreries, d’un admirable travail. Elle essayait les parures devant la
glace, hésitait, ne pouvait se décider à les quitter, à les rendre. Elle
demandait toujours :
— Tu n’as
plus rien d’autre ?
— Mais si.
Cherche. Je ne sais pas ce qui peut te plaire.
Tout à coup
elle découvrit, dans une boîte de satin noir, une superbe rivière de
diamants ; et son cœur se mit à battre d’un désir immodéré. Ses mains
tremblaient en la prenant. Elle l’attacha autour de sa gorge, sur sa robe
montante, et demeura en extase devant elle-même.
Puis, elle
demanda, hésitante, pleine d’angoisse :
— Peux-tu me
prêter cela, rien que cela ?
— Mais oui,
certainement.
Elle sauta
au cou de son amie, l’embrassa avec emportement, puis s’enfuit avec son trésor.
⁂
Le jour de
la fête arriva. Mme Loisel eut un succès. Elle était
plus jolie que toutes, élégante, gracieuse, souriante et folle de joie. Tous
les hommes la regardaient, demandaient son nom, cherchaient à être présentés.
Tous les attachés du cabinet voulaient valser avec elle. Le ministre la
remarqua.
Elle dansait
avec ivresse, avec emportement, grisée par le plaisir, ne pensant plus à rien,
dans le triomphe de sa beauté, dans la gloire de son succès, dans une sorte de
nuage de bonheur fait de tous ces hommages, de toutes ces admirations, de tous
ces désirs éveillés, de cette victoire si complète et si douce au cœur des
femmes.
Elle partit
vers quatre heures du matin. Son mari, depuis minuit, dormait dans un petit
salon désert avec trois autres messieurs dont les femmes s’amusaient beaucoup.
Il lui jeta
sur les épaules les vêtements qu’il avait apportés pour la sortie, modestes
vêtements de la vie ordinaire, dont la pauvreté jurait avec l’élégance de la
toilette de bal. Elle le sentit et voulut s’enfuir, pour ne pas être remarquée
par les autres femmes qui s’enveloppaient de riches fourrures.
Loisel la
retenait :
— Attends
donc. Tu vas attraper froid dehors. Je vais appeler un fiacre.
Mais elle ne
l’écoutait point et descendait rapidement l’escalier. Lorsqu’ils furent dans la
rue, ils ne trouvèrent pas de voiture ; et ils se mirent à chercher,
criant après les cochers qu’ils voyaient passer de loin.
Ils
descendaient vers la Seine, désespérés, grelottants. Enfin, ils trouvèrent sur
le quai un de ces vieux coupés noctambules qu’on ne voit dans Paris que la nuit
venue, comme s’ils eussent été honteux de leur misère pendant le jour.
Il les
ramena jusqu’à leur porte, rue des Martyrs, et ils remontèrent tristement chez
eux. C’était fini, pour elle. Et il songeait, lui, qu’il lui faudrait être au
Ministère à dix heures.
Elle ôta les
vêtements dont elle s’était enveloppé les épaules, devant la glace, afin de se
voir encore une fois dans sa gloire. Mais soudain elle poussa un cri. Elle
n’avait plus sa rivière autour du cou !
Son mari, à
moitié dévêtu déjà, demanda :
— Qu’est-ce
que tu as ?
Elle se
tourna vers lui, affolée :
— J’ai…
j’ai… je n’ai plus la rivière de madame Forestier.
Il se
dressa, éperdu :
—
Quoi !… comment !… Ce n’est pas possible !
Et ils
cherchèrent dans les plis de la robe, dans les plis du manteau, dans les
poches, partout. Ils ne la trouvèrent point.
Il
demandait :
— Tu es sûre
que tu l’avais encore en quittant le bal ?
— Oui, je
l’ai touchée dans le vestibule du Ministère.
— Mais si tu
l’avais perdue dans la rue, nous l’aurions entendue tomber. Elle doit être dans
le fiacre.
— Oui. C’est
probable. As-tu pris le numéro ?
— Non. Et
toi, tu ne l’as pas regardé ?
— Non.
Ils se
contemplaient atterrés. Enfin Loisel se rhabilla.
— Je vais,
dit-il, refaire tout le trajet que nous avons fait à pied, pour voir si je ne
la retrouverai pas.
Et il
sortit. Elle demeura en toilette de soirée, sans force pour se coucher, abattue
sur une chaise, sans feu, sans pensée.
Son mari
rentra vers sept heures. Il n’avait rien trouvé.
Il se rendit
à la Préfecture de police, aux journaux, pour faire promettre une récompense,
aux compagnies de petites voitures, partout enfin où un soupçon d’espoir le
poussait.
Elle
attendit tout le jour, dans le même état d’effarement devant cet affreux
désastre.
Loisel
revint le soir, avec la figure creusée, pâlie ; il n’avait rien découvert.
— Il faut,
dit-il, écrire à ton amie que tu as brisé la fermeture de sa rivière et que tu
la fais réparer. Cela nous donnera le temps de nous retourner.
Elle écrivit
sous sa dictée.
⁂
Au bout
d’une semaine, ils avaient perdu toute espérance.
Et Loisel,
vieilli de cinq ans, déclara :
— Il faut
aviser à remplacer ce bijou.
Ils prirent,
le lendemain, la boîte qui l’avait renfermé, et se rendirent chez le joaillier,
dont le nom se trouvait dedans. Il consulta ses livres :
— Ce n’est
pas moi, madame, qui ai vendu cette rivière ; j’ai dû seulement fournir
l’écrin.
Alors ils
allèrent de bijoutier en bijoutier, cherchant une parure pareille à l’autre,
consultant leurs souvenirs, malades tous deux de chagrin et d’angoisse.
Ils
trouvèrent, dans une boutique du Palais-Royal, un chapelet de diamants qui leur
parut entièrement semblable à celui qu’ils cherchaient. Il valait quarante
mille francs. On le leur laisserait à trente-six mille.
Ils prièrent
donc le joaillier de ne pas le vendre avant trois jours. Et ils firent
condition qu’on le reprendrait pour trente-quatre mille francs, si le premier
était retrouvé avant la fin de février.
Loisel
possédait dix-huit mille francs que lui avait laissés son père. Il emprunterait
le reste.
Il emprunta,
demandant mille francs à l’un, cinq cents à l’autre, cinq louis par-ci, trois
louis par-là. Il fit des billets, prit des engagements ruineux, eut affaire aux
usuriers, à toutes les races de prêteurs. Il compromit toute la fin de son
existence, risqua sa signature sans savoir même s’il pourrait y faire honneur,
et, épouvanté par les angoisses de l’avenir, par la noire misère qui allait
s’abattre sur lui, par la perspective de toutes les privations physiques et de
toutes les tortures morales, il alla chercher la rivière nouvelle, en déposant
sur le comptoir du marchand trente-six mille francs.
Quand Mme Loisel reporta la parure à Mme Forestier, celle-ci lui dit, d’un
air froissé :
— Tu aurais
dû me la rendre plus tôt, car je pouvais en avoir besoin.
Elle
n’ouvrit pas l’écrin, ce que redoutait son amie. Si elle s’était aperçue de la
substitution, qu’aurait-elle pensé ? qu’aurait-elle dit ? Ne
l’aurait-elle pas prise pour une voleuse ?
⁂
Mme Loisel connut la vie horrible des
nécessiteux. Elle prit son parti, d’ailleurs, tout d’un coup, héroïquement. Il
fallait payer cette dette effroyable. Elle payerait. On renvoya la bonne ;
on changea de logement ; on loua sous les toits une mansarde.
Elle connut
les gros travaux du ménage, les odieuses besognes de la cuisine. Elle lava la
vaisselle, usant ses ongles roses sur les poteries grasses et le fond des
casseroles. Elle savonna le linge sale, les chemises et les torchons, qu’elle
faisait sécher sur une corde ; elle descendit à la rue, chaque matin, les
ordures, et monta l’eau, s’arrêtant à chaque étage pour souffler. Et, vêtue
comme une femme du peuple, elle alla chez le fruitier, chez l’épicier, chez le
boucher, le panier au bras, marchandant, injuriée, défendant sou à sou son
misérable argent.
Il fallait
chaque mois payer des billets, en renouveler d’autres, obtenir du temps.
Le mari
travaillait, le soir, à mettre au net les comptes d’un commerçant, et la nuit,
souvent, il faisait de la copie à cinq sous la page.
Et cette vie
dura dix ans.
Au bout de
dix ans, ils avaient tout restitué, tout, avec le taux de l’usure, et
l’accumulation des intérêts superposés.
Mme Loisel semblait vieille,
maintenant. Elle était devenue la femme forte, et dure, et rude, des ménages
pauvres. Mal peignée, avec les jupes de travers et les mains rouges, elle
parlait haut, lavait à grande eau les planchers. Mais parfois, lorsque son mari
était au bureau, elle s’asseyait auprès de la fenêtre, et elle songeait à cette
soirée d’autrefois, à ce bal, où elle avait été si belle et si fêtée.
Que serait-il
arrivé si elle n’avait point perdu cette parure ? Qui sait ? qui
sait ? Comme la vie est singulière, changeante ! Comme il faut peu de
chose pour vous perdre ou vous sauver !
⁂
Or, un
dimanche, comme elle était allée faire un tour aux Champs-Élysées pour se
délasser des besognes de la semaine, elle aperçut tout à coup une femme qui
promenait un enfant. C’était Mme Forestier, toujours jeune, toujours belle, toujours
séduisante.
Mme Loisel se sentit émue. Allait-elle
lui parler ? Oui, certes. Et maintenant qu’elle avait payé, elle lui
dirait tout. Pourquoi pas ?
Elle
s’approcha.
— Bonjour,
Jeanne.
L’autre ne
la reconnaissait point, s’étonnant d’être appelée ainsi familièrement par cette
bourgeoise.
Elle
balbutia :
— Mais…
madame !… Je ne sais… Vous devez vous tromper.
— Non. Je
suis Mathilde Loisel.
Son amie
poussa un cri.
— Oh !…
ma pauvre Mathilde, comme tu es changée !…
— Oui, j’ai
eu des jours bien durs, depuis que je ne t’ai vue ; et bien des misères…
et cela à cause de toi !…
— De moi…
Comment ça ?
— Tu te
rappelles bien cette rivière de diamants que tu m’as prêtée pour aller à la
fête du Ministère.
— Oui. Eh
bien ?
— Eh bien,
je l’ai perdue.
—
Comment ! puisque tu me l’as rapportée.
— Je t’en ai
rapporté une autre toute pareille. Et voilà dix ans que nous la payons. Tu
comprends que ça n’était pas aisé pour nous, qui n’avions rien… Enfin c’est
fini, et je suis rudement contente.
Mme Forestier s’était arrêtée.
— Tu dis que
tu as acheté une rivière de diamants pour remplacer la mienne ?
— Oui. Tu ne
t’en étais pas aperçue, hein ? Elles étaient bien pareilles.
Et elle
souriait d’une joie orgueilleuse et naïve.
Mme Forestier, fort émue, lui prit les
deux mains.
— Oh !
ma pauvre Mathilde ! Mais la mienne était fausse. Elle valait au plus cinq
cents francs !…
Nouvelle
parue dans le Gaulois, le 17 février 1884

Commentaires
Enregistrer un commentaire