Les cons

mardi 19 mai 



Psychologie de la connerie
sous la direction de Jean-François MARMION

Psychologie De La Connerie (extrait)

Avertissement
Vous qui entrez ici, laissez toute espérance

« Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée », écrivait Descartes. Et la connerie, alors ?

Qu’elle suinte ou qu’elle perle, qu’elle ruisselle ou déferle, elle est partout. Sans frontières, et sans limites. Tantôt doux clapotis presque supportable, tantôt fange stagnante écœurante, tantôt séisme, bourrasque, raz-de-marée engloutissant tout sur son passage, brisant, bafouant, salissant, la connerie éclabousse tout le monde. Pire, il se murmure que nous en sommes tous la source. Moi-même, je ne me sens pas très bien.

L'insoutenable lourdeur de l'être
Des conneries, chacun en voit, en entend, en lit, chaque jour sans exception. Simultanément chacun en fait, en pense, en rumine et en dit. Nous sommes tous des cons occasionnels, qui déconnent en passant sans que ça prête trop à conséquence. Le tout est d’en prendre conscience et de le regretter, puisque l’erreur est humaine et que faute avouée est à moitié pardonnée. On est toujours le con de quelqu’un, mais trop rarement de soi-même... Hormis ce petit quotidien ronronnant de la connerie, il faut malheureusement compter avec les rugissements des cons de compétition, des cons en majesté, majuscules. Ces cons-là, qu’on les croise au travail ou dans la famille, ne présentent rien d’anecdotique. Ils vous consternent et vous martyrisent par leur obstination dans la bêtise crasse et l’arrogance injustifiée. Ils persistent, signent, et rayeraient volontiers votre opinion, vos émotions, votre dignité d’un trait de plume. Ils vous polluent le moral et vous mettent au défi de croire en quelque justice que ce soit en ce bas monde. En eux, même avec beaucoup d’indulgence, on refuse de reconnaître ses prochains.La connerie est une promesse non tenue, promesse d’intelligence et de confiance trahie par le con, traître à l’humanité. Le con est « bête », l’animal ! Nous aimerions le chérir, en faire un ami, mais le con n’est pas à la hauteur – c’est-à-dire, à la nôtre. Il souffre d’une maladie sans remède. Et comme il refuserait de se soigner, persuadé qu’il reste le seul borgne dans un monde d’aveugles, la tragicomédie est complète. Rien d’étonnant si le zombie fascine, avec son simulacre d’existence, son néant intellectuel et son exigence basique et impérieuse de rabaisser les vivants, les héros, les gentils, à sa condition. Après tout, le con, lui aussi, veut vous décérébrer : les ratés ne vous rateront pas. Le comble du con, c’est qu’il est parfois intelligent, cultivé en tout cas : il brûle-rait bien des livres, et leurs auteurs avec, au nom d’un autre livre, d’une idéologie, ou de ce que lui ont appris de grands maîtres (cons ou non), tant il a le chic pour transformer sa grille de lecture en barreaux de cage.

Le doute rend fou, la certitude rend con
Le con par excellence vous condamne sans appel, immédiatement, sans circonstances atténuantes, sur la seule foi des apparences que, de surcroît, il ne fait qu’entrevoir entre ses œillères. Il sait se montrer zélé pour rallier ses semblables, inciter au lynchage, au nom de la vertu, des convenances, du respect. Le con chasse en meute, et pense en troupeau. « Le pluriel ne vaut rien à l’homme et sitôt qu’on est plus de quatre on est une bande de cons », chantait Georges Brassens. Qui proclamait aussi : « Gloire à qui n’ayant pas d’idéal sacro-saint se borne à ne pas trop emmerder ses voisins. » Hélas ! Les voisins, eux, ne s’en privent pas toujours !
Non content de vous rendre malheureux, le con encombrant sera content de lui. Inébranlable. Immunisé contre l’hésitation. Certain de son bon droit. L’imbécile heureux vous les brise sans se casser la tête. Le con prend ses croyances pour des vérités gravées dans le marbre, alors que tout savoir se construit sur du sable. Le doute rend fou, la certitude rend con, il faut choisir son camp. Le con sait tout mieux que vous, y compris ce que vous devez penser, ressentir, faire de vos dix doigts, comment vous devez voter. Il sait mieux que vous qui vous êtes, et ce qui est bon pour vous. Si vous n’êtes pas d’accord, il vous méprisera, vous insultera, vous blessera au propre ou au figuré, pour votre bien. Et s’il peut s’y risquer impunément au nom d’un idéal supérieur, peut-être attentera-t-il à cette scorie à laquelle se résume pour lui votre existence.Amer constat, la légitime défense est un piège. Essayez de raisonner le con, de le changer, vous êtes perdu ! Car si vous estimez de votre devoir de l’amender, c’est que, vous aussi, vous prétendez savoir comment il devrait penser, se comporter... en l’occurrence, comme vous. Et vous voilà con. En plus d’être un naïf, car vous vous croyez de taille à relever le défi. Pire encore, plus vous essaierez de réformer un con, plus vous le renforcerez : il sera trop content de se considérer comme une victime qui dérange, et qui a donc raison. Vous lui offrirez la consécration de se croire de bonne foi un héros de l’anticonformisme, à plaindre et admirer. Un résistant... Tremblons devant l’ampleur de la malédiction : tentez d’améliorer un con et, non content d’échouer, vous l’aurez renforcé, et imité. Il n’y avait qu’une andouille, en voilà deux. Lutter contre la connerie la renforce. Plus on s’attaque à l’ogre, plus il cannibalise.

Les cornichons de l'Apocalypse
Ainsi, la connerie ne saurait faiblir. Elle est exponentielle. Alors, aujourd’hui plus qu’hier et bien moins que demain, vivons-nous son âge d’or ? Aussi loin que remontent les traces de l’écriture, les meilleurs esprits de leur temps l’ont pensé. Sur le moment, ils avaient peut-être raison. Ou alors, comme tout le monde, ils étaient devenus des vieux cons... La nouveauté de l’époque contemporaine, malgré tout, c’est qu’il suffit d’un con et d’un bouton rouge pour éradiquer la connerie et le monde tout entier avec. D’un con élu par des veaux trop fiers de choisir leur boucher.
L’autre grande caractéristique de notre temps, c’est que, même en admettant que la connerie n’atteigne pas encore son paroxysme généralisé, elle n’a jamais été aussi visible, décomplexée, grégaire et péremptoire. De quoi désespérer de nos semblables dévoyés, mais de quoi aussi, qui sait, embrasser la philosophie par la force des choses, puisqu’il est de plus en plus difficile de nier la vanité de tout et le narcissisme de chacun, de même que l’inanité des apparences et des jugements à l’emporte-pièce. Puisse un second Érasme nous offrir un nouvel Éloge de la folie (mais en pas plus de 140 caractères à la fois, de grâce, par peur de la migraine) ! Puisse un nouveau Lucrèce nous peindre le soulagement profond, et peut-être la joie, que l’on peut éprouver en demeurant sur le rivage lorsque la Nef des fous sombre dans les remous, sabotée par les passagers qui crient ensuite au secours pour échapper à la noyade... Le nectar, à tout prendre, c’est se pourlécher en fin gourmet du combat de cons entre eux, juchés sur leurs ergots et leurs egos : car si les grands esprits se rencontrent, les cons, eux, se télescopent. En s’efforçant de rester spectateur plutôt qu’acteur, il est bien téméraire de se croire moins affecté par la connerie que ses contemporains braillards, aigris, tristes et agités, mais, si d’aventure c’est exact, quel triomphe ! Mieux vaut l’avoir modeste, d’ailleurs : on ne vous pardonnerait pas de survoler la mêlée. Échappez au cheptel, et il vous emmènera lui-même à l’abattoir. Hurlez avec les loups, bêlez avec les moutons, mais ne faites pas trop cavalier seul, ils crieraient haro sur le baudet. Inutile d’ajouter que si vraiment vous vous croyez plus intelligent et plus exemplaire que la moyenne, le diagnostic fatidique n’est pas loin : vous êtes peut-être un porteur sain de la connerie qui s’ignore...

Devant l’immensité du chantier, et du désastre, prétendre explorer la connerie par ce livre ne s’avère guère qu’une connerie de plus. Sans doute faut-il se montrer bien présomptueux, tendrement naïf, ou excellemment neuneu, pour se frotter à un tel sujet. Je ne le sais que trop, mais il faut bien qu’un brave con se lance. Avec un peu de chance, l’entreprise sera simplement ridicule. Et le ridicule, lui, ne tue pas. Tandis que la connerie, si! Et elle nous survivra. D’ailleurs, elle nous enterrera tous. Pourvu qu’elle ne nous suive pas dans la tombe...

Ultime précision : de telles considérations sur les cons valent aussi pour les connes. Qu’elles se rassurent ! Hélas, pas un sexe pour rhabiller l’autre... Alors je le proclame, ô cons en tous genres et connasses de tout poil, connards à tout vent, connes de tout acabit, braves couillons, tristes dindes, sales cons, grandes connes, pauvres connasses, méchants bas du front, gourdes et cruches, niais et obtuses, dadais et insensées, lourdauds et ramollies, écervelés et sottes, concons et cuculs, corniauds, nigaudes, benêts, simplettes, corni-chons, truffes, nouilles, quiches, cloches, tanches, bulbes en berne, sombres gros cons stupides et fats, beaufs vides et puantes têtes de nœud, foutriquets, pétasses, bécasses, songe-creux, gobe-mouches, mange-merde et péronnelles, voici votre heure de gloire : ce livre ne parle que de vous. Mais vous ne vous y reconnaîtrez pas...
Votre con dévoué
Jean-François MARMION

suite de l'extrait :  https://fr.calameo.com/read/00163299602e6cd8482d8





 

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