vendredi 1er mai
Des vertus de la paresse
Mais pourquoi, alors qu’il est si doux de lézarder, le travail est-il tant valorisé ? C’est une longue histoire qu’éclaire Dominique Méda, dans Le Travail. Une valeur en voie de disparition (Flammarion, 1995). Dans la Grèce et la Rome antiques, l’activité productive à laquelle l’homme est astreint pour satisfaire ses besoins matériels et sa survie n’est guère valorisée. Les esclaves pourvoient aux tâches serviles pour que les hommes libres puissent se consacrer à ce qui est proprement humain : l’art, la philosophie, la politique… Une conception que l’on retrouve dans l’opposition que font les Romains entre otium et labor : l’otium est le loisir dans lequel l’homme s’épanouit, le travail est une servitude.
On travaille trop !
La vie n’est pas que production
NOTES
Des vertus de la paresse
Catherine Halpern
Synonyme de
servitude pour l’Antiquité, le travail est devenu une valeur des sociétés
modernes. Et si la paresse nous mettait sur la voie d’une société plus juste
favorisant l’épanouissement de chacun ?
« Bouge pas
comme ça, tu me fatigues », lance Alexandre à son chien. « Toi aussi, faut que tu remues, que tu
cavales, mais qu’est-ce qu’ils ont tous ? On a le temps. Faut prendre son
temps. Faut prendre le temps de prendre son temps. »
Un an avant 1968, Yves
Robert dans le film Alexandre le Bienheureux nous conviait à un hymne à la
paresse à travers le portrait d’un homme qui, à la mort de sa femme, décide de
tout plaquer et de se reposer enfin, au grand dam des autres.
Car la
paresse dérange quand elle n’est pas odieuse. Si rares sont ceux aujourd’hui à
y voir un péché au sens fort, elle reste l’objet d’une sérieuse désapprobation
morale. « La paresse est mère de tous les vices », répète-t-on à l’envi.
Travailler c’est bien, fainéanter c’est mal. La messe est dite.
Mais pourquoi, alors qu’il est si doux de lézarder, le travail est-il tant valorisé ? C’est une longue histoire qu’éclaire Dominique Méda, dans Le Travail. Une valeur en voie de disparition (Flammarion, 1995). Dans la Grèce et la Rome antiques, l’activité productive à laquelle l’homme est astreint pour satisfaire ses besoins matériels et sa survie n’est guère valorisée. Les esclaves pourvoient aux tâches serviles pour que les hommes libres puissent se consacrer à ce qui est proprement humain : l’art, la philosophie, la politique… Une conception que l’on retrouve dans l’opposition que font les Romains entre otium et labor : l’otium est le loisir dans lequel l’homme s’épanouit, le travail est une servitude.
On travaille trop !
Il faudra
bien des siècles pour renverser cette échelle de valeurs et faire du travail
non plus seulement une nécessité mais une valeur. Un renversement que le
christianisme seul ne suffit pas à expliquer même s’il le prépare. En réalité, ce n’est qu’à la fin du Moyen Âge que la valorisation
du travail prend véritablement son essor. Peu à peu, au fil des siècles, l’otium
devient synonyme de paresse et le travail une valeur centrale. L’économie
politique au xviiie siècle, Adam Smith au premier chef, perçoit le travail
comme le principal facteur de création de richesse et le centre de la vie
sociale. Le xixe siècle va plus loin encore en en faisant l’essence même de
l’homme. Ainsi pour Karl Marx, l’homme est devenu ce qu’il est par le travail :
c’est le travail qui modèle le monde et la nature et qui humanise l’homme en
lui permettant d’exprimer son individualité. Mais si Marx valorise l’essence du
travail, c’est aussi pour condamner le travail réel, le travail aliéné où
l’homme est asservi et exploité.
Reste que le travail en lui-même n’est pas condamné, loin de là. Il doit échapper à ce qu’en a fait le capitalisme pour devenir ce qu’il doit être : un lieu d’épanouissement. Le travail est peu à peu devenu le centre de la vie sociale et de la vie productive.
Reste que le travail en lui-même n’est pas condamné, loin de là. Il doit échapper à ce qu’en a fait le capitalisme pour devenir ce qu’il doit être : un lieu d’épanouissement. Le travail est peu à peu devenu le centre de la vie sociale et de la vie productive.
Quelques
voix s’élèvent pourtant. Telle celle de Friedrich Nietzsche dans un texte
intitulé « Les apologistes du travail » qui interroge les vrais ressorts de
cette moralisation : « Dans la glorification du “travail”, dans les
infatigables discours sur la “bénédiction” du travail, je vois la même
arrière-pensée que dans les louanges adressées aux actes impersonnels et utiles
à tous : à savoir la peur de tout ce qui est individuel. Au fond, on sent
aujourd’hui, à la vue du travail – on vise toujours sous ce nom le dur labeur
du matin au soir –, qu’un tel travail constitue la meilleure des polices, qu’il
tient chacun en bride et s’entend à entraver puissamment le développement de la
raison, des désirs, du goût de l’indépendance.Car il
consume une extraordinaire quantité de force nerveuse et la soustrait à la
réflexion, à la méditation, à la rêverie, aux soucis, à l’amour et à la haine,
il présente constamment à la vue un but mesquin et assure des satisfactions
faciles et régulières. »
Paul Lafargue, le gendre de Marx, dénonce pour sa part un productivisme insensé et malsain : « Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. » Contre ceux qui défendent le droit au travail, il prône au contraire un droit à la paresse et considère qu’il ne faudrait pas travailler plus de trois heures par jour.
Quelques décennies plus tard, Bertrand Russell dans son Éloge de l’oisiveté fait un constat similaire : « Le fait de croire que le travail est une vertu est la cause de grands maux dans le monde moderne ; (...) la voie du bonheur et de la prospérité passe par une diminution méthodique du travail. » La technique, les progrès de la productivité peuvent nous permettre d’échapper à la servitude en réduisant drastiquement le temps de travail.
Paul Lafargue, le gendre de Marx, dénonce pour sa part un productivisme insensé et malsain : « Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis deux siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. » Contre ceux qui défendent le droit au travail, il prône au contraire un droit à la paresse et considère qu’il ne faudrait pas travailler plus de trois heures par jour.
Quelques décennies plus tard, Bertrand Russell dans son Éloge de l’oisiveté fait un constat similaire : « Le fait de croire que le travail est une vertu est la cause de grands maux dans le monde moderne ; (...) la voie du bonheur et de la prospérité passe par une diminution méthodique du travail. » La technique, les progrès de la productivité peuvent nous permettre d’échapper à la servitude en réduisant drastiquement le temps de travail.
Mais qu’il
s’agisse de B. Russell ou de P. Lafargue, l’apologie de l’oisiveté n’est pas
celle de la pure inactivité. Il s’agit plutôt de défendre les activités non
productives et librement choisies.
C’est ce qu’explique B. Russell : « Quand je suggère qu’il faudrait réduire à quatre le nombre d’heures de travail, je ne veux pas laisser entendre qu’il faille dissiper en pure frivolité tout le temps qui reste. Je veux dire qu’en travaillant quatre heures par jour, un homme devrait avoir droit aux choses qui sont essentielles pour vivre dans un minimum de confort, et qu’il devrait pouvoir disposer du reste de son temps comme bon lui semble. »
Ne pas travailler, ce n’est pas nécessairement ne rien faire, c’est faire autre chose.
C’est ce qu’explique B. Russell : « Quand je suggère qu’il faudrait réduire à quatre le nombre d’heures de travail, je ne veux pas laisser entendre qu’il faille dissiper en pure frivolité tout le temps qui reste. Je veux dire qu’en travaillant quatre heures par jour, un homme devrait avoir droit aux choses qui sont essentielles pour vivre dans un minimum de confort, et qu’il devrait pouvoir disposer du reste de son temps comme bon lui semble. »
Ne pas travailler, ce n’est pas nécessairement ne rien faire, c’est faire autre chose.
La vie n’est pas que production
La question
de la place du travail dans la société est aujourd’hui plus vive que jamais. Le
développement des technologies a permis une augmentation importante de la
productivité et a soulagé les hommes de nombreuses tâches ingrates ; pourtant
le travail occupe encore une très large place dans nos existences. Alors que
c’est encore sur lui que repose largement la distribution des richesses, il
n’est pas également réparti.
Une frange de la population s’en trouve exclue et souffre tant des conditions matérielles à laquelle elle est réduite que du regard porté sur elle. Pour l’économiste Jeremy Rifkin, dont le livre La Fin du travail (La Découverte, 1996) suscita un large débat, le travail est sur la pente d’un inexorable déclin. Du fait de l’automatisation et de l’informatisation, une large part des emplois dans tous les secteurs d’activité est amenée à disparaître et à rendre inutile une large partie de la population active. Face à ce problème social, il préconise de réduire le temps de travail, de repenser la distribution des richesses autrement que sur la base de la production et de développer davantage ce qu’il appelle le « tiers secteur », autrement dit l’économie sociale et la sphère associative qui œuvrent au bien-être d’autrui.
Une vision qui rejoint celle de D. Méda : elle en appelle également à désenchanter le travail, c’est-à-dire à relativiser sa place dans nos sociétés au profit des activités sociales et politiques, qui développent l’autonomie et la coopération.
La vie humaine ne se résume pas à la production.
Une frange de la population s’en trouve exclue et souffre tant des conditions matérielles à laquelle elle est réduite que du regard porté sur elle. Pour l’économiste Jeremy Rifkin, dont le livre La Fin du travail (La Découverte, 1996) suscita un large débat, le travail est sur la pente d’un inexorable déclin. Du fait de l’automatisation et de l’informatisation, une large part des emplois dans tous les secteurs d’activité est amenée à disparaître et à rendre inutile une large partie de la population active. Face à ce problème social, il préconise de réduire le temps de travail, de repenser la distribution des richesses autrement que sur la base de la production et de développer davantage ce qu’il appelle le « tiers secteur », autrement dit l’économie sociale et la sphère associative qui œuvrent au bien-être d’autrui.
Une vision qui rejoint celle de D. Méda : elle en appelle également à désenchanter le travail, c’est-à-dire à relativiser sa place dans nos sociétés au profit des activités sociales et politiques, qui développent l’autonomie et la coopération.
La vie humaine ne se résume pas à la production.
Travailler
moins, est-ce paresser ? Non, soutient Guillaume Duval qui, chiffres à
l’appui, fait état de l’excellente productivité des Français. Malgré les 35
heures, le Bureau of Labor Statistics du ministère fédéral américain du Travail
établit ainsi qu’un Français produit davantage de richesses qu’un Anglais, un
Allemand ou un Japonais… Les 35 heures sont parvenues à réduire le temps de
travail des 25-54 ans, sur lesquels la pression productive est très forte en
France par rapport aux autres pays, et à accroître le temps global de travail
tout au long de la vie : la part des 15-25 ans qui occupent un emploi est
passée de 25 % en 1997 à 30 % en 2001 et celle des 55-64 ans de 28 % en 1998 à
35 % en 2002. Bien utile pour limiter le chômage des jeunes et contribuer au
financement des régimes sociaux des plus âgés.
Une question de survie ?
Conclusion
de G. Duval : « Si, du fait des mesures adoptées récemment, les 25-54 ans se
mettent à travailler de nouveau plus longtemps, il ne faudra pas s’étonner que
le chômage diminue peu malgré le départ en retraite des baby-boomers, ni
qu’il soit difficile de faire reculer l’âge effectif de départ en retraite des
salariés. Le “travailler plus” fait en effet très rarement bon ménage avec le
“travailler tous”. » N’en déplaise donc, les Français avec les 35 heures ne
sont pas devenus paresseux, loin de là.
Mais la
réduction du temps de travail est-elle suffisante ? N’est-ce pas toute une
échelle de valeurs et un mode de vie qu’il convient de construire ? Ne
pourrait-on pas concevoir une société où chacun serait libre de choisir de
travailler plus ou moins ? Le film Attention danger travail éclairait ainsi le choix de ceux qui ont pris le parti en dépit de tout de ne
pas travailler. Loin de l’image du chômeur déprimé, ils montrent qu’il est
possible de s’épanouir et d’avoir une vie sociale riche hors du travail. Les
tenants de la décroissance enjoignent pour leur part à consommer moins, à
travailler moins et à réformer en profondeur les modes de vie et notamment
notre consommation. Une question de survie expliquent-ils, pour réduire
l’impact écologique et le prélèvement des ressources naturelles, mais aussi une
volonté de promouvoir d’autres valeurs : l’altruisme, la coopération, le loisir…
Outre que cela favoriserait notre épanouissement, un peu de paresse sauverait-il le monde ? Ce n’est peut-être pas si improbable. De quoi justifier en tout cas pour l’auteure de ces lignes qu’elle s’autorise un peu de repos.
Outre que cela favoriserait notre épanouissement, un peu de paresse sauverait-il le monde ? Ce n’est peut-être pas si improbable. De quoi justifier en tout cas pour l’auteure de ces lignes qu’elle s’autorise un peu de repos.
NOTES
(1) Paul
Lafargue, Le Droit à la paresse, 1880, rééd. L’Altiplano, 2007.
(2) Bertrand Russell, Éloge de l’oisiveté, 1932, rééd. Allia, 2002.
(3) Guillaume Duval, « Les Français sont-ils des paresseux ? », in Sommes-nous des paresseux ? Et 30 autres questions sur la France et les Français, Seuil, 2008.
(4) Pierre Carles, Christophe Coello et Stéphane Goxe, Attention danger travail, film documentaire, 2003.
(2) Bertrand Russell, Éloge de l’oisiveté, 1932, rééd. Allia, 2002.
(3) Guillaume Duval, « Les Français sont-ils des paresseux ? », in Sommes-nous des paresseux ? Et 30 autres questions sur la France et les Français, Seuil, 2008.
(4) Pierre Carles, Christophe Coello et Stéphane Goxe, Attention danger travail, film documentaire, 2003.
POUR EN
SAVOIR PLUS
• Le
Travail. Une valeur en voie de disparition Dominique Méda, Flammarion, coll. « Champs », 1995.
• Misères du présent. Richesse du possible André Gorz, Galilée, 1997.
• La Condition de l’homme moderne Hannah Arendt, 1958, rééd. Pocket, coll. « Agora », 2007.
• La Fin du travail Jeremy Rifkin, La Découverte, 1996.
• Notre paresse. Vice et vertu Camille Saint-Jacques, Autrement, 2005.
• Misères du présent. Richesse du possible André Gorz, Galilée, 1997.
• La Condition de l’homme moderne Hannah Arendt, 1958, rééd. Pocket, coll. « Agora », 2007.
• La Fin du travail Jeremy Rifkin, La Découverte, 1996.
• Notre paresse. Vice et vertu Camille Saint-Jacques, Autrement, 2005.
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