mercredi 3 juin
LT : Cet effet "groupe" a-t-il été étudié par les psychologues de l’éducation ?
PM : Oui bien sûr, depuis Henri Wallon qui parlait de l’intelligence comme de la "socialité intériorisée" jusqu’à Lev Vygotski qui montre que l’enfant intériorise les rapports sociaux, qu’il passe de ce qu’il appelle l’"interpersonnel" - à savoir le dialogue entre lui et les autres - à l’"intrapersonnel", c'est à dire le dialogue de soi à soi. Vygotski nous montre que dans le jeu par exemple, mais aussi dans tous ces petits événements vécus dans la classe (regarder par-dessus l’épaule de son voisin, lui demander si on a juste ou faux, etc.), quelque chose produit un dialogue intérieur qui amène l’enfant à se questionner. Et ce questionnement, c’est le progrès même, c’est là qu’apparaissent l’exigence et la progression qui lui permettent d’être toujours plus précis, plus juste, plus proche de la vérité. C'est ce qui fait de lui une personnalité que nous appelons "réflexive".
LT : Ne peut-on pas soutenir au contraire que la classe peut avoir pour effet de masquer les singularités de certains enfants alors qu'avec l'enseignement à distance, certains besoins spécifiques peuvent être mieux compris, à la fois par les parents quand ils le peuvent, et par les professeurs qui parviennent à nouer des rapport différents avec les élèves ?
PM : Oui sans doute, l’école a beaucoup à faire pour prendre en compte la singularité de chacun, mais cette singularité est là aussi pour permettre d’accéder à des savoirs communs. Il y a une expérience, quelque chose qui se vit dans le fait d’arriver, singulier, avec sa personnalité, et d’accéder à quelque chose qui nous réunit. Ce partage d’un savoir donne à l’enfant - un grand psychologue comme Jean Piaget l'a démontré - la possibilité d’accéder à ce qu’il appelle une "coordination des perspectives", c’est à dire qu’il ne vit plus simplement à l’intérieur de lui-même : ce qu’il apprend ce n’est plus simplement "sa" vérité, c’est une vérité qu’il partage avec d’autres. C’est à dire qu’il accède à une forme d’objectivité qui est nécessaire dans sa progression intellectuelle. Cette expérience-là est fondamentale, et elle le constitue comme un sujet qui progressivement va sortir de ce que les psychologues appellent son égocentrisme enfantin, son narcissisme initial, pour partager avec d’autres, et stabiliser ce qui est "partageable à l’infini" comme disait le philosophe Johann Gottlieb Ficht : précisément ce savoir un peu solide sur lequel on peut s’appuyer et qui constitue un bien commun pour l’avenir.
LT : Faut-il encore parler aux enfants de la classe telle qu’ils l'ont connue avant le confinement ou au contraire, se dire que nous sommes dans une phase totalement nouvelle et en prendre son parti, jusqu'à nouvel ordre ?
PM : Je crois qu’il faut effectivement continuer à convoquer au moins symboliquement cette classe, il faut que l’élève se sente solidaire même à distance, même avec toutes les difficultés qu’il vit. Un certain nombre d’enseignants s’efforcent de rendre cela possible : j’ai vu récemment des débats philosophiques à distance tout à fait bien menés, intéressants et instructifs. Mais je pense que, du côté des parents, on peut également suggérer à l’enfant de prendre contact avec ses camarades de classe en dehors des moments d’école à distance, pour discuter avec eux de la manière dont ils travaillent. Convoquer des situations d’entraide pendant cette période-là cela me semble essentiel, c’est un bon moyen de faire exister le collectif, même à petite échelle.
LT : Que pouvons-nous apprendre de cette période ?
PM : Il nous faut apprendre de toutes les situations, y compris des situations les plus imprévues et les plus préoccupantes. Nous avons énormément appris de ce moment, sur l’importance du collectif notamment, et il faudra réussir à faire vivre cette pédagogie de la coopération quand nous retrouverons les élèves dans nos classes... Nous apprenons également l’importance de cette formation à l’autonomie pour laquelle il est absolument essentiel que les parents, dans une perspective de co-éducation, jouent aussi un rôle. Non pas en étant toujours présents derrière l’enfant, ni en l’abandonnant, mais en prenant du temps pour réfléchir avec lui sur la façon dont il travaille. Par exemple, distinguer entre ce qui est le plus facile et le plus utile pour soi n’est pas évident pour un enfant. On sait qu'il aura tendance à aller vers la facilité, alors qu'il vaudrait mieux qu’il aille vers ce qui le met plus en difficulté... Discutons méthodologie d’apprentissage avec nos enfants, si nous en avons un peu le temps et les moyens, et nous les aiderons considérablement pour leur avenir scolaire.
LT : Discuter cela signifie en parler chaque jour, être à coté de son enfant pendant qu’il travaille. Comment s'y prendre ?
PM : Je conseillerais aux parents de prendre chaque jour quelques minutes, peut-être 1/4 d’heure pour faire le point sur la façon dont l’enfant a travaillé et dont il a vécu sa journée, ce qui lui a paru utile, là où il a perdu du temps, et d'en tirer avec lui quelques conséquences. En lui disant par exemple : "Là tu vois ça s’est mal passé, peut-être que tu pourrais demander à un copain comment il a fait, ou te souvenir toi d’un moment où cela a mieux fonctionné". Pratiquons ce que les psychologues aujourd’hui appellent la méta-cognition, c’est à dire simplement réfléchir sur la façon dont on s’y prend. On peut l'appliquer à la manière dont on monte un meuble mais on peut le faire également au sujet de son travail scolaire.
De la difficulté d'apprendre seul :
pourquoi la classe
manque-t-elle tant aux élèves ?
article complet avec les éléments à écouter : https://www.franceculture.fr/emissions/radiographies-du-coronavirus/pourquoi-est-il-si-difficile-de-travailler-seul-pedagogie-du-collectif
PM : Oui bien sûr, depuis Henri Wallon qui parlait de l’intelligence comme de la "socialité intériorisée" jusqu’à Lev Vygotski qui montre que l’enfant intériorise les rapports sociaux, qu’il passe de ce qu’il appelle l’"interpersonnel" - à savoir le dialogue entre lui et les autres - à l’"intrapersonnel", c'est à dire le dialogue de soi à soi. Vygotski nous montre que dans le jeu par exemple, mais aussi dans tous ces petits événements vécus dans la classe (regarder par-dessus l’épaule de son voisin, lui demander si on a juste ou faux, etc.), quelque chose produit un dialogue intérieur qui amène l’enfant à se questionner. Et ce questionnement, c’est le progrès même, c’est là qu’apparaissent l’exigence et la progression qui lui permettent d’être toujours plus précis, plus juste, plus proche de la vérité. C'est ce qui fait de lui une personnalité que nous appelons "réflexive".
LT : Ne peut-on pas soutenir au contraire que la classe peut avoir pour effet de masquer les singularités de certains enfants alors qu'avec l'enseignement à distance, certains besoins spécifiques peuvent être mieux compris, à la fois par les parents quand ils le peuvent, et par les professeurs qui parviennent à nouer des rapport différents avec les élèves ?
PM : Oui sans doute, l’école a beaucoup à faire pour prendre en compte la singularité de chacun, mais cette singularité est là aussi pour permettre d’accéder à des savoirs communs. Il y a une expérience, quelque chose qui se vit dans le fait d’arriver, singulier, avec sa personnalité, et d’accéder à quelque chose qui nous réunit. Ce partage d’un savoir donne à l’enfant - un grand psychologue comme Jean Piaget l'a démontré - la possibilité d’accéder à ce qu’il appelle une "coordination des perspectives", c’est à dire qu’il ne vit plus simplement à l’intérieur de lui-même : ce qu’il apprend ce n’est plus simplement "sa" vérité, c’est une vérité qu’il partage avec d’autres. C’est à dire qu’il accède à une forme d’objectivité qui est nécessaire dans sa progression intellectuelle. Cette expérience-là est fondamentale, et elle le constitue comme un sujet qui progressivement va sortir de ce que les psychologues appellent son égocentrisme enfantin, son narcissisme initial, pour partager avec d’autres, et stabiliser ce qui est "partageable à l’infini" comme disait le philosophe Johann Gottlieb Ficht : précisément ce savoir un peu solide sur lequel on peut s’appuyer et qui constitue un bien commun pour l’avenir.
LT : Faut-il encore parler aux enfants de la classe telle qu’ils l'ont connue avant le confinement ou au contraire, se dire que nous sommes dans une phase totalement nouvelle et en prendre son parti, jusqu'à nouvel ordre ?
PM : Je crois qu’il faut effectivement continuer à convoquer au moins symboliquement cette classe, il faut que l’élève se sente solidaire même à distance, même avec toutes les difficultés qu’il vit. Un certain nombre d’enseignants s’efforcent de rendre cela possible : j’ai vu récemment des débats philosophiques à distance tout à fait bien menés, intéressants et instructifs. Mais je pense que, du côté des parents, on peut également suggérer à l’enfant de prendre contact avec ses camarades de classe en dehors des moments d’école à distance, pour discuter avec eux de la manière dont ils travaillent. Convoquer des situations d’entraide pendant cette période-là cela me semble essentiel, c’est un bon moyen de faire exister le collectif, même à petite échelle.
LT : Que pouvons-nous apprendre de cette période ?
PM : Il nous faut apprendre de toutes les situations, y compris des situations les plus imprévues et les plus préoccupantes. Nous avons énormément appris de ce moment, sur l’importance du collectif notamment, et il faudra réussir à faire vivre cette pédagogie de la coopération quand nous retrouverons les élèves dans nos classes... Nous apprenons également l’importance de cette formation à l’autonomie pour laquelle il est absolument essentiel que les parents, dans une perspective de co-éducation, jouent aussi un rôle. Non pas en étant toujours présents derrière l’enfant, ni en l’abandonnant, mais en prenant du temps pour réfléchir avec lui sur la façon dont il travaille. Par exemple, distinguer entre ce qui est le plus facile et le plus utile pour soi n’est pas évident pour un enfant. On sait qu'il aura tendance à aller vers la facilité, alors qu'il vaudrait mieux qu’il aille vers ce qui le met plus en difficulté... Discutons méthodologie d’apprentissage avec nos enfants, si nous en avons un peu le temps et les moyens, et nous les aiderons considérablement pour leur avenir scolaire.
LT : Discuter cela signifie en parler chaque jour, être à coté de son enfant pendant qu’il travaille. Comment s'y prendre ?
PM : Je conseillerais aux parents de prendre chaque jour quelques minutes, peut-être 1/4 d’heure pour faire le point sur la façon dont l’enfant a travaillé et dont il a vécu sa journée, ce qui lui a paru utile, là où il a perdu du temps, et d'en tirer avec lui quelques conséquences. En lui disant par exemple : "Là tu vois ça s’est mal passé, peut-être que tu pourrais demander à un copain comment il a fait, ou te souvenir toi d’un moment où cela a mieux fonctionné". Pratiquons ce que les psychologues aujourd’hui appellent la méta-cognition, c’est à dire simplement réfléchir sur la façon dont on s’y prend. On peut l'appliquer à la manière dont on monte un meuble mais on peut le faire également au sujet de son travail scolaire.

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