lundi 13 avril
Silence !
Et votre corps et votre esprit se régénèrent.
Que se passe-t-il dans notre corps et notre
cerveau quand nous atteignons le « silence intérieur » ? Réponse avec
le neuroscientifique Michel Le Van Quyen.
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17 février 2020
CERVEAU & PSYCHO N° 119
CERVEAU & PSYCHO N° 119
Qu’est-ce que le silence selon vous ?
Il y a peu de temps, j’ai brutalement souffert d’une paralysie
du visage, nommée « paralysie de Bell », une pathologie totalement
bénigne et sans séquelles. Mais pendant le traitement, qui a duré
environ un mois, je n’ai pas pu parler et j’ai dû m’arrêter
totalement de travailler, de communiquer et d’échanger. J’ai
alors été confronté malgré moi au silence, et j’ai décidé de
quitter Paris pour me rendre à la campagne. Cet incident a
représenté pour moi un véritable signal d’alarme : j’étais
trop actif. Et c’est ainsi que je me suis rendu compte qu’il
existe différentes formes de silence.
On pense évidemment au silence acoustique ou auditif, à
l’absence de bruit, mais ce n’est pas tout. Il y a aussi le
silence du corps, c’est-à-dire l’immobilité, le fait de ne plus
rien faire. Et le silence attentionnel, qui apparaît lorsqu’on
coupe toute information, qu’il s’agisse d’Internet, des
messageries électroniques, du téléphone ou des réseaux sociaux…
On peut alors faire la connaissance d’un autre silence, le silence
intérieur. Celui-ci est vécu par chacun à sa façon, soit en
« entendant » les bruits de son corps, soit en
« écoutant » ses propres pensées.
Existe-t-il une recette pour atteindre ce silence
intérieur ?
Il faut déjà un silence extérieur, acoustique, et un silence
numérique, sans aucune sollicitation. Ce sont des conditions souvent
nécessaires. Selon moi, l’un des meilleurs contextes pour y
parvenir est la nature. Mais cela ne suffit pas pour atteindre un
silence intérieur, car la plupart des gens ruminent et ressassent
leurs pensées, et prennent alors peur… Il faut par conséquent s’y
entraîner, se forcer un peu tous les jours à tout arrêter, en se
plaçant dans un environnement calme. Il s’agit d’accepter de ne
pas toujours se concentrer ni réfléchir. En effet, lorsque vous
travaillez, par exemple, le cerveau fait beaucoup d’efforts et ne
« rêve » pas suffisamment. Alors que la rêverie est
vraiment très importante pour le bien-être. Il faut donc apprendre
à lâcher prise, c’est-à-dire laisser les pensées vagabonder
naturellement. Et seulement là, le fonctionnement cognitif change.
Justement, que représente le silence pour notre cerveau ?
Lorsque vous êtes dans un contexte calme et silencieux, votre
cerveau bascule dans un mode de fonctionnement dit « du réseau par
défaut », qui régit alors l’attention et l’ensemble de
l’activité cérébrale. Ce sont le neuroscientifique américain
Marcus Raichle et ses collègues qui l’ont observé dans les années
2000 ; un peu par hasard, ils ont enregistré l’activité
cérébrale de personnes qui ne faisaient rien dans un scanner. Ils
ont alors constaté que le cerveau est malgré tout très actif, et
ils ont mis en évidence les régions qui composent ce réseau du
mode par défaut. De nombreuses aires situées de manière
prédominante dans les lobes médians. Les phénomènes cognitifs mis
en œuvre sont complexes et encore méconnus, mais, dans cet état,
l’esprit vagabonde et on est attentif à des pensées intérieures.
On sait en outre que les fonctions exécutives, portées par le
cortex préfrontal et qui permettent de filtrer ce qui est important
et ce qui ne l’est pas quand on réalise une tâche, sont éteintes.
Ainsi, dans le mode par défaut, vous n’êtes plus attentif à
l’extérieur, mais à tout ce qui se passe à l’intérieur de
votre cerveau et de votre corps.
Quelles sont les conséquences de cet état cérébral
« silencieux » ?
C’est tout d’abord une façon de se régénérer. D’esprit
et de corps. Car la régénération du cerveau passe d’abord par
celle du corps. Le cerveau a de grandes « racines » dans
le corps que l’on nomme le système nerveux autonome et qui
permettent la régulation automatique des fonctions vitales, comme
les battements du cœur, la digestion, la respiration. Mais ce
système a lui même deux branches. D’un côté, le système
sympathique, un accélérateur physiologique des fonctions
automatiques, souvent lié au stress, et qui s’active par exemple
quand vous êtes en danger pour préparer le corps à l’action. De
l’autre côté, le système parasympathique, un frein physiologique
qui s’active quand vous êtes au calme et ne faites rien de
particulier. Les battements du cœur et la respiration ralentissent,
et cela permet au corps de se régénérer.
Même quand vous dormez, à chaque fois qu’il y a un bruit,
d’ambulance par exemple, sous vos fenêtres, votre système
sympathique réagit en déversant dans le corps un certain nombre
d’hormones liées au stress, comme le cortisol. C’est une
particularité de l’audition – et des méfaits du bruit :
l’oreille n’a pas de paupière, et l’ouïe est constamment
active, de sorte que le moindre son active le système sympathique.
Et si le bruit est permanent, cette activation est chronique, d’où
des effets délétères sur la santé.
Le fait d’être dans le silence, immobile, et de respirer
lentement et profondément, par exemple quand vous êtes dans la
nature, permet de mettre en branle le système parasympathique et de
réguler, voire calmer, l’ensemble des fonctions vitales
automatiques.
Ce qui a des effets, en retour, sur le cerveau ?
Oui, votre cœur et votre respiration « vibrent » à
un rythme très particulier, qui a des effets positifs sur les
pensées : ces dernières sont plus calmes, car vous régulez
mieux vos émotions.
Mais cela va encore plus loin. En effet, quand votre cerveau est
actif, il consomme beaucoup de glucose, qui fournit l’énergie à
toute cellule. En particulier, le cortex frontal lorsque vous êtes
concentré, lisez ou travaillez. Or cette consommation de glucose
entraîne la production de nombreux déchets sous forme de
métabolites. Donc, après un effort intellectuel et attentionnel, et
par conséquent métabolique, le cerveau a besoin d’éliminer tous
ces déchets.
Comment fait-il ?
En 2012, la neuroscientifique américaine Maiken Nedergaard, et
ses collègues ont montré l’existence du système glymphatique,
essentiellement composé de cellules non neuronales appelées «
cellules gliales ». Ce système permet la circulation du liquide
céphalorachidien dans lequel baigne le cerveau, de sorte qu’il
draine, nettoie l’ensemble des toxines et protéines qui s’amassent
lors du fonctionnement du cerveau. Or ce système est très actif
surtout lorsque le cerveau est au repos, c’est-à-dire en mode par
défaut ou pendant le sommeil. Quand vous n’êtes pas impliqué
dans une tâche ou concentré sur quelque chose, et, de préférence,
au calme.
Quand on ne fait rien, immobile, et qu’on laisse ses pensées
vagabonder, le cerveau n’est pas éteint, bien au contraire !
Tout un réseau de régions cérébrales s’active : c’est le
réseau du mode par défaut, dont les aires sont représentées
ci-dessous. On ignore encore les fonctions précises de ce mode, mais
l’on sait que le cerveau n’est plus attentif aux stimuli
extérieurs et plutôt tourné vers un « silence »
intérieur. Par conséquent, au niveau physiologique, quand le corps
et le cerveau sont au repos, des systèmes s’activent pour
régénérer et réparer les cellules, et éviter leur mort. Cela
permet par exemple d’éliminer les protéines tau ou bêta-amyloïdes
dont on sait que l’accumulation est liée à la maladie
d’Alzheimer.
Pourquoi beaucoup de personnes ne supportent-elles pas
longtemps le silence ?
L’être humain a un appétit
naturel pour toutes sortes de stimulations (elles sont d’ailleurs
nécessaires pour se développer et grandir). Le silence représente
un « vide », souvent éprouvant, associé, pour certaines
personnes, à une peur de l’abandon et de la séparation. Or cette
dernière, aujourd’hui, est amplifiée par les nouvelles
technologies, le numérique, les réseaux sociaux, qui créent une
dépendance aux stimulations externes… On ne peut plus s’en
passer ; pour beaucoup de personnes, il s’agit même d’une
addiction. Dès lors, il est difficile de tout arrêter.J’aime
beaucoup l’expérience du professeur de psychologie américain
Timothy Wilson et de ses collègues : ils ont demandé à des
personnes de s’asseoir pendant quinze minutes dans une chambre
totalement vide, sans aucune possibilité de se distraire. Les
chercheurs ont simplement mis à la disposition des sujets de petits
appareils qui permettaient de s’infliger des microstimulations
électriques, légèrement douloureuses, mais sans danger. Résultat :
67 % des hommes et 25 % des femmes se sont administré au moins un
choc électrique… juste pour passer le temps ! Un des participants
l’a même fait 190 fois. Pour moi, il s’agit d’une question
d’habitude ; si, régulièrement, on prend quelques minutes
pour se reposer et ne rien faire, on améliore la régénération du
corps et du cerveau.
Est-ce ce que proposent notamment les pratiques
méditatives ?
Oui, elles regroupent tout ce qu’il
faut. Car je pense que l’on ne peut méditer que dans un endroit
calme, et l’on est aussi immobile (physiquement, d’où une
activation du système parasympathique), et c’est un entraînement
de l’attention. Par exemple, avec la pleine conscience, la forme la
plus classique de méditation, on prête d’abord attention à sa
respiration, puis, quand l’esprit commence à vagabonder, on en
prend conscience et on tente de redevenir attentif à sa respiration.
Ce qui semble un peu paradoxal, mais la méditation n’est pas une
attention ou concentration obsessionnelle sur « l’ici et
maintenant », le moment présent, via la
respiration ; en fait, il s’agit aussi d’une forme de dérive
mentale, de rêverie, où le cerveau passe en mode par défaut, et
c’est seulement à ce moment-là que l’on entraîne son
attention, pour à nouveau suivre sa respiration.La neuroscientifique
américaine Wendy Hasenkamp et ses collègues ont montré que chez
les grands « méditants », le cerveau passe par trois
modes de fonctionnement : un mode où les fonctions frontales
attentionnelles sont très impliquées (car on se concentre sur sa
respiration), un mode par défaut où le cerveau se libère de
l’extérieur et vagabonde, et enfin un nouveau mode qui s’active
alors, le mode par saillance, qui prend justement conscience de la
dérive et ramène au mode attentionnel. En combinant les avantages
des silences extérieur et intérieur, ces bascules ont des effets
bénéfiques sur le corps et l’esprit, notamment grâce au silence
attentionnel que peu de personnes connaissent aujourd’hui. Par
exemple, la créativité, le fait d’avoir de bonnes idées,
innovantes, de faire de nouvelles associations de concepts, est
possible seulement quand le cerveau est en mode par défaut, dans le
silence attentionnel où l’on ne fait aucun effort cognitif. En
d’autres termes, quand on se laisse aller à la rêverie.
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