mardi 28 avril
Barack Obama : de l’Afrique en Amérique, par Sylvie Laurent [18-04-2008]
B. Obama, Dreams from my Father, Random House, NY, 1995/2004.
sur la miscegenation :
Une histoire récente de la miscegenation :
Sur l’histoire de la guerre civile :
Le magazine de l’université de Hawaï avec un article et des photos
« C’est une femme qui a gagné les élections américaines »
Gloria Origgi retrace la vie et la carrière anticonformistes de la mère
du nouveau président des États-Unis. Contrairement à ce qui a été
avancé durant la campagne, c’est bien cette femme libre et indépendante
qui a formé le jeune Barack Obama, le préparant au monde multiculturel
et globalisé dont sa courte vie anticipa l’avènement.
C’est
une femme qui a gagné les élections américaines : Stanley Ann Dunham,
née en 1942 et emportée par un cancer en 1995, à 53 ans à peine, avant
de voir s’accomplir son rêve visionnaire, l’élection de son fils Barack
Hussein Obama comme 44e président des
États-Unis.
Son prénom masculin lui avait été imposé par son père,
Stanley Dunham, qui aurait préféré avoir un garçon. Fille unique de
Stanley et de sa femme Madelyn Payne, Stanley Ann fut une jeune fille
anticonformiste et une mère solitaire, convaincue de pouvoir élever ses
enfants en les préparant à un monde nouveau, globalisé et multiculturel.
Un monde radicalement différent de son quotidien de petite fille de
classe moyenne dans une anonyme petite ville du Kansas. Barack – Barry
comme elle l’appelait – est sa créature, le fruit d’une éducation
patiente, attentive et aimante, à laquelle elle consacra toute sa vie,
tant elle voyait dans ses deux enfants métis l’image d’un avenir proche
et meilleur, qui réconcilierait dans le mélange des sangs les fausses
oppositions, les odieux sentiments d’appartenance, les unreal loyalties – comme les appelait Virginia Woolf – qui nous rassurent tant dans notre quête désespérée d’identité sociale.
Au moment de sa naissance, le 4 août 1961,
son fils Barack était encore considéré dans la moitié des États
américains comme le produit criminel d’une miscegenation, d’un
croisement de races : un hybride biologique honteux auquel on ne
reconnaissait pas la possibilité d’exister, et dont les auteurs étaient
punis par la prison. Ce terme, aujourd’hui imprononçable, avait été
forgé aux États-Unis en 1863, avec une fausse étymologie latine
associant miscere et genus, pour indiquer la différence supposée génétique entre Blancs et Noirs. La question de la miscegenation devint
cruciale à l’époque de la guerre civile américaine, et de l’abolition
de l’esclavage qui s’ensuivit. Passe encore accorder des droits civiques
aux non Blancs, mais autoriser des relations intimes entre Blancs et
Noirs était une autre histoire… Le terme apparaît pour la première fois
dans le titre d’un pamphlet publié à New York, Miscegenation : The Theory of Blending of the Races, Applied to the American White Man and Negro.
L’auteur, anonyme, y révèle que le projet du parti républicain, qui
s’était prononcé en faveur de l’abolition de l’esclavage, était
d’encourager au maximum le mélange entre Blancs et Noirs, afin que les
différences raciales s’atténuent peu à peu, jusqu’à disparaître
complètement. On ne tarda pas à découvrir qu’il s’agissait d’un faux,
fabriqué de toutes pièces par les Démocrates pour faire dresser les
cheveux sur la tête des citoyens américains face à l’intolérable projet
républicain d’un métissage souhaitable. Le délit de miscegenation fut définitivement aboli en 1967 lorsque la Cour Suprême américaine déclara les lois anti-miscegenation anticonstitutionnelles, à l’issue du célèbre cas judiciaire Loving vs. Virginia.
Un couple mixte marié avait été condamné à un an de prison et à quitter
l’État de Virginie, uniquement parce que mari et femme avaient été
trouvés dans le même lit : le certificat de mariage suspendu au-dessus
du lit fut considéré comme non valide par les policiers, qui avaient
forcé la porte d’entrée et, armés de fusils, avaient frappé et humilié
les jeunes mariés, car il avait été établi dans un autre État, qui ne
condamnait pas la miscegenation. Les faits eurent lieu en 1959 et
le couple dut attendre huit ans pour voir reconnue son innocence, ainsi
que l’indécence morale de ce qu’il avait subi.
Il faut essayer d’imaginer cette
Amérique-là pour comprendre le courage de Stanley Ann, qui épousa à
dix-huit ans, enceinte de quatre mois, le jeune et brillant étudiant
kenyan Barack Obama senior, premier Africain admis à l’Université de
Hawaï. Il avait 25 ans et était arrivé à Hawaï en 1959, grâce à une
bourse du gouvernement kenyan partiellement financée par les États-Unis,
destinée à aider les étudiants africains les plus doués à se former
dans les universités américaines, pour rentrer ensuite dans leur pays et
constituer une élite compétente et moderne. Barack senior avait grandi
sur les rives du lac Victoria, dans une famille de la tribu Luo. Il
avait passé son enfance à s’occuper du bétail de son père, l’un des
chefs de la tribu, en fréquentant l’école du village. Une première
bourse lui avait permis de s’inscrire au lycée de Nairobi. Il était venu
étudier l’économie à Hawaï, et obtint son diplôme en trois ans avec les
meilleures notes de sa classe. Il rencontra Stanley Ann à un cours de
russe, qu’elle suivait probablement parce que ce pays si différent des
États-Unis l’attirait et la faisait rêver à l’accomplissement de ses
rêves de jeune athée marxiste depuis les lointaines îles Hawaï.
Stanley Ann était une jeune fille timide,
studieuse et rêveuse. Elle était née à Fort Leavenworth, dans le Kansas,
où son père faisait son service militaire. Ses parents, tous les deux
originaires du Kansas, s’étaient rencontrés en 1940 à Wichita, la ville
la plus importante du Kansas. Sa mère appartenait à une famille
respectable : des gens qui n’avaient jamais perdu leur travail, même
pendant la grande dépression, et qui vivaient très correctement grâce à
une concession à une compagnie pétrolière sur leurs terres. Son père
venait d’une famille plus compliquée, aux revenus modestes : élevé par
ses grands-parents, il avait été un adolescent particulièrement rebelle
et renfermé, notamment après le suicide de sa mère. Ce caractère
difficile lui resta à jamais ; il se montra
sarcastique et sévère avec Stanley Ann. Sa fille commença très tôt à se
détacher de lui et à manifester une véritable intolérance pour ses
manières fortes et frustes, son excessive simplicité intellectuelle et
le style obtus et masculin avec lequel il conduisait les affaires
familiales.
L’enfance de Stanley Ann fut ponctuée de
nombreux déménagements : ses parents quittèrent le Kansas pour la
Californie, puis revinrent dans le Kansas avant d’habiter différentes
villes du Texas, puis Seattle durant l’adolescence de leur fille, et
enfin Honolulu, où ils décidèrent de s’établir. Son père s’était lancé
dans des affaires variées, alternant succès et échecs ;
il se consacra finalement au commerce de meubles à Hawaï. Sa mère, qui
avait toujours travaillé dans la banque, devint directrice d’une agence à
Honolulu. Le couple n’avait pas grand intérêt pour la religion, même si
le père essaya de convaincre sa femme Madeleine, dite Toot, de se
convertir à la Congrégation Unitaire Universaliste – un groupe religieux
qui mêlait les écritures de cinq religions – en s’appuyant sur un
argument financier : « cela revient à avoir cinq religions pour le prix d’une ! »
Mais sa femme l’en dissuada, rétorquant que la religion n’était pas un
supermarché. Les nombreux déménagements avaient fait des parents de
Stanley Ann un couple américain typique d’ordinary outsiders, de
gens ordinaires qui se déplacent pour des raisons financières, se
sentant profondément américains dans leurs valeurs mais n’ayant de
racines nulle part. Le couple était néanmoins tolérant : le père se
considérait bohême parce qu’il écoutait du jazz, écrivait des poèmes le
dimanche et ne craignait pas de compter plusieurs Juifs parmi ses amis
intimes. La question raciale n’existait pas pour eux. La vie des Noirs
et des Blancs était tellement séparée dans les villes où ils habitèrent
durant leurs pérégrinations, que pour la plupart des Américains de leur
génération le problème ne se posait même pas.
Stanley Ann grandissait solitaire, passait
des après-midi entiers à lire des livres empruntés à la bibliothèque du
quartier. Elle aimait les langues étrangères, les romans européens et
le Manifeste de Karl Marx. À douze ans, elle vécut son premier
traumatisme lié à l’intolérance sociale. Arrivée dans une petite ville
du Texas, Stanley Ann devint l’amie d’une petite fille noire qui
habitait dans le voisinage. Ses parents n’avaient rien à y objecter,
mais ses camarades de classe commencèrent à se moquer d’elle. La
dérision se fit de plus en plus forte, jusqu’à se transformer en
véritable exclusion. Toot, la grand-mère d’Obama, se souvient d’un jour
où elle trouva les deux petites filles couchées dans le jardin,
regardant le ciel en silence, tandis que depuis les grilles qui
entouraient le terrain, leurs camarades d’école et les enfants du
quartier hurlaient des injures et des insultes. « Nigger lover »
criaient-ils à Stanley Ann, insinuant que leur amitié avait une
connotation sexuelle, seule raison pouvant justifier une attraction pour
ce qui est différent. Comme si le contact avec le Noir, pour le
puritanisme wasp de l’Amérique des années cinquante, ne pouvait
représenter rien d’autre qu’un phantasme sexuel, une altérité sauvage et
un désir refoulé.
Ce Texas violent, intolérant et
conformiste ne plaisait pas non plus aux parents de Stanley Ann, qui
décidèrent de partir pour Seattle, nouvelle frontière économique à
l’extrême Ouest des États-Unis. La ville était plus ouverte et plus
accueillante, Stanley Ann y fit tout son lycée. Marine Box, sa meilleure
amie de l’époque, garde d’elle l’image d’une élève brillante, non
seulement dans ses résultats scolaires, mais par sa capacité à réfléchir
seule, à ne pas se plier aux clichés et au conformisme culturel de son
pays. Elle se disait par exemple athée, scandalisant ses camarades de
classe.
Quand ses parents déménagèrent à Hawaï,
Stanley Ann s’inscrivit à l’Université d’Honolulu. Malgré la dureté de
son père, ses parents ne s’opposèrent pas à sa relation avec Barack
Obama senior. Au contraire, ils l’invitèrent immédiatement à dîner,
pensant que le jeune homme se sentait seul, si loin de chez lui. Les
gaffes furent évidemment nombreuses, tant ils avaient peu l’habitude de
fréquenter des Noirs : le père lui demanda s’il savait chanter et
danser, et la mère lui dit qu’il ressemblait de façon frappante à Harry
Belafonte. Mais Barack senior ne se laissa pas intimider pour autant. Un
soir, durant une fête, il se mit à chanter devant tout le monde, et
bien que sa voix ne fût pas particulièrement belle, son assurance et son
charisme firent effet sur tous les présents. C’est un homme fier de ses
origines africaines, fils de chef, qui n’a jamais subi les humiliations
des Noirs américains. Il ne sent pas encore le poids de la couleur de
sa peau dans cette Amérique violente, ségrégationniste, mais naïve sur
les questions raciales, pour n’avoir pas encore été confrontée aux Black Panthers et aux mouvements de révolte et de construction de l’identité afro-américaine.
Juste après la naissance d’Obama Hussein,
son père est sélectionné par les meilleures universités américaines et
décide de poursuivre ses études à Harvard. Stanley Ann n’a pas envie de
le suivre dans le Massachusetts : elle est heureuse d’avoir un bébé,
pleinement heureuse, mais ne se voit pas mener la vie d’une épouse
d’homme politique kenyan. Elle sait que le destin de son mari est tracé,
qu’il devra rentrer au Kenya car sa réussite aux États-Unis est un
exemple pour toute une nation ; c’est
précisément pour cela qu’on l’a envoyé faire ses études en Amérique. Ils
décident de se séparer en toute amitié, Barack senior vient d’une
culture polygame et sait bien que sa vie de mari et de père ne s’arrête
pas là.
Stanley Ann est suffisamment sûre d’elle-même et heureuse
d’avoir un enfant métis pour retourner à Honolulu sans complexes, et y
reprendre ses études. Elle décroche une maîtrise en mathématiques et un
master en anthropologie en 1967. La même année, elle rencontre un autre
étudiant étranger, Lolo Soetoro, un Indonésien petit, brun et gentil,
qui commence à fréquenter la maison des Dunham. Toot, la mère de Stanley
Ann, joue aux échecs avec lui tous les soirs, et se moque de lui car « Lolo » en hawaïen signifie « fou ».
Mais ce garçon n’a rien de fou : il est d’une courtoisie extrême,
affectueux avec le petit Barry et décidément très amoureux de la jeune
femme extravagante et aventureuse qu’est Stanley Ann. Il lui propose de
l’épouser, et de partir avec lui à Djakarta. Stanley Ann accepte et part
avec son fils pour l’Indonésie à la fin de l’année 1967, au moment de
l’irrésistible ascension au pouvoir de Suharto, des purges
anti-communistes et du déclin du président Sukarno, fondateur de l’État,
désormais âgé.
Stanley Ann trouve du travail à
l’ambassade américaine, où elle emmène souvent son fils qui passe ses
journées à la bibliothèque de l’ambassade à lire le magazine Life.
Elle lui parle de politique, de géographie, de relations
internationales. Lolo raconte à Barry les mythes indonésiens, le grand
Hanuman, dieu singe et guerrier invincible dans sa lutte contre les
démons. L’athéisme communiste du gouvernement Sukarno est vite remplacé,
sous Suharto, par une vague religieuse. On étudie la religion musulmane
à l’école : l’Indonésie est le plus grand pays converti à l’Islam.
Barry est soumis à toutes ces influences, toutes ces cultures. Il n’a
pas de problèmes d’appartenance raciale : il n’a pas de race, il est un
citoyen du monde, curieux comme sa mère, intéressé par la différence,
sûr de lui et entièrement à son aise dans la normalité quotidienne
qu’est pour lui le clan multiethnique de sa famille recomposée. En 1970
naît sa sœur, Maya Kassandra Soetoro. Barry va à l’école, mais le réveil
sonne pour lui à trois heures du matin, quand sa mère entre dans sa
chambre sur les notes de Mahalia Jackson, lui lit la biographie de
Malcolm X, lui fait écouter les discours du révérend Martin Luther King.
Elle lui inculque de cette façon un sentiment d’appartenance à la
culture afro-américaine, qui est en train de prendre pied aux
États-Unis, d’y trouver une expression politique, une identité
communautaire et un langage propres.
Barry doit savoir tout être à la fois,
américain, noir, blanc, cosmopolite, parce que c’est son avenir, le rêve
hasardeux et visionnaire de sa mère. Quand son mariage avec Lolo
commence à vaciller, Barry est envoyé pendant un an chez ses
grands-parents à Hawaï. Stanley Ann quitte Lolo car il désire avoir
d’autres enfants. Peu après, Stanley Ann et Maya reviennent à Honolulu,
et le clan se recompose, cette fois sans maris, mais avec les deux
enfants et les grands-parents Dunham. Les parents de Stanley Ann se
consacrent avec amour au petit Barry, mais contrairement à ce qu’on a pu
lire dans les journaux, ce ne sont pas eux qui l’élèvent. C’est sa mère
qui veille sur son éducation, elle qui, une fois de retour à Hawaï,
reprend ses études pour décrocher un doctorat en anthropologie à
cinquante ans, en 1992. Elle choisit comme objet de recherche la société
rurale indonésienne, ce qui lui donne l’occasion de retourner
fréquemment en Indonésie pour que sa fille Maya puisse voir son père,
avec lequel elle a conservé des rapports amicaux. En 1977, elle décide
d’y séjourner plus longuement, toujours pour ses recherches. Elle part
seule avec Maya, Barry préfère terminer sa scolarité aux États-Unis.
La carrière de Stanley Ann, pendant ce
temps, prend une tournure nouvelle : elle s’occupe de développement
rural, de programmes de micro-crédit destinés aux femmes indonésiennes
pour le compte de différentes agences et banques internationales. Sa
vie, son expérience de femme et de mère de deux enfants multiethniques
deviennent le terreau de sa croissance intellectuelle. Elles lui ont
fait comprendre des choses qu’elle n’aurait pas vues autrement sur les
différences sociales et culturelles, sur la condition féminine, sur les
minorités ethniques. Son autobiographie est son terrain
d’expérimentation, elle est à la fois observatrice et protagoniste d’un
monde qui se transforme et se globalise. Mais son enthousiasme et sa
carrière seront bientôt stoppés net par un cancer des ovaires, qui
l’emporte à cinquante-trois ans, en 1995.
Il faut se demander ce qu’il y a de cette
femme indépendante, courageuse et pleine d’une autorité naturelle dans
l’obamanie qui s’est emparée du monde entier durant les élections
américaines. La nouveauté que représente Obama réside peut-être moins
dans sa peau noire que dans sa capacité profonde à comprendre et à
concilier les contraires, que seul peut avoir un homme qui a accepté le
modèle et l’autorité d’une femme. Obama est issu d’une génération
nouvelle parce qu’il est le fils d’une femme intellectuellement
compétente, parce qu’il peut prendre pour modèle sa mère et non son
père, parce qu’il est imprégné de valeurs féminines de tolérance et de
communion. Obama est le produit de cette femme, il est sa plus grande
réussite. Certes, durant la campagne électorale, il valait mieux laisser
le souvenir de Stanley Ann à l’écart des feux de la rampe, et raconter
l’histoire du petit garçon noir élevé par ses grands-parents dans le
Kansas. Mais à présent qu’Obama est président, le moment est enfin venu
de rendre hommage à celle qui a inventé ce fils parfait, à celle qui en a
pris soin et l’a élevé pour en faire l’icône du monde qui viendra, et
qu’elle ne verra pas.
par
, le 20 janvier 2009
Traduit de l’italien par Florence Plouchart-Cohn.
Aller plus loin
Sur la Vie des Idées :
Sources :
David Goodman Croly, Miscegenation. The theory of the blending of the races applied to the white man and negro, New York, Dexter, Hamilton & Co, 1964.
P. Pascoe (2008) What comes naturally : miscegenation laws and the making of races in America, Oxford University Press.
J. M. McPherson (2002) Crossroads of Freedom, Oxford University Press.

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