jeudi 21 mai
Le chiromancien regarde la main. Il a arraché de grandes affiches de films indiens aux murs de la ville et il les a apportées là. Il les a étendues sur le bord de la rue et s’est assis dessus. Il ne s’assoit pas toujours au même endroit. Il choisit les lieux où il y a foule et il se trouve un coin pour installer son tapis. Ce n’est pas vraiment un tapis, mais un assemblage de vieux chiffons sales et de sacs de papier brun. Dans son sac, on peut apercevoir un ou deux livres défraichis de chiromancie. Ils sont graisseux et sentent mauvais. La couverture est abîmée et les pages froissées ont les coins pliés. Ce sont de vieux livres. Les lettres sont presque effacées et il est difficile de les lire. La première de
couverture est déchirée et la moitié de l’image sur cette couverture a disparu. Il est difficile de savoir ce que cette image représente.
En plus de ces livres, il y a dans son sac un livre de questions-réponses sur Hanuman imprimé aux Presses Ko-hi-Nur, le Pancâng écrit par Khariratn, une ardoise et un certificat avec le sceau de Jagannâth, signé par un adjoint au collecteur d’impôts, maintenant décédé. Il est placé comme une photo dans un cadre recouvert d’une vitre.
Le chiromancien ouvre son sac et en sort tout d’abord le certificat. Après l’avoir essuyé avec sa serviette sale, il le place à un endroit bien en vue. Puis, il sort une image tricolore de Jagannâth et il l’oint de vermillon et de pâte de santal. Les trois Thâkur sont déjà recouverts de pâte de santal. Il se touche le front avec l’image et la place devant le sac.
Puis, d’un regard oblique, il se met à observer attentivement la foule des gens qui vont et viennent.
Son grand corps osseux est recouvert d’un châle indien fabriqué à Puri sur lequel il est écrit Ram, Ram, Ram. Le vent en soulève les bords et on peut voir clairement les longs poils denses qui recouvrent sa poitrine. Sous ces poils, les creux et les bosses de sa poitrine sont bien visibles. Ses longs cheveux sont rassemblés derrière sa tête et flottent sur son dos. Il garde toujours un œillet à moitié fané enfoncé derrière son oreille.
La plupart du temps, il passe ses journées près du tribunal ou sous le banian, face au bureau du collecteur d’impôts. Les jours d’examens, il s’installe parfois près de la cour de l’école. Les gens viennent lui demander s’ils gagneront leur cause, s’ils obtiendront un sursis, s’ils réussiront leurs examens. Une fois qu’ils lui ont fait un don, il leur dit ce qu’ils veulent entendre, leur examine les lignes de la main, écrit leur horoscope sur l’ardoise et leur en résume le contenu. S’il atteint la cible, le client laisse quelques ânâ. Il touche son front avec la pièce de monnaie et la place dans une boîte en étain. Parfois il tombe sur un homme riche et célèbre qui veut se faire préparer une amulette pour une
pûjâ à la grande déesse du terrain de crémation, le jour du sankrânti. Il reçoit alors une grosse somme qu’il glisse dans le pli de sa ceinture.
Ce jour-là, le soleil du midi rendait la vie impossible. C’était la saison chaude. Le vent de mai courait sur le sable brûlant de la Kathjori. Dans les grands arbres, près de la cour de justice, quelques chauves-souris s’agitaient et voletaient ça et là en poussant des cris perçants. Un chien errant affamé, étendu à l’ombre d’un petit arbre, respirait en haletant.
Une petite main brune s’avança vers le chiromancien. Il n’y avait pas une once de chair sur cette main. On n’y voyait que des os pointus, de longs poils et des veines toutes bleues. Au bout des doigts exsangues, des ongles sales. Il la regarda de près. Puis, passant sa main dans sa barbe touffue comme une jungle, il jeta un regard oblique en direction de l’homme dont le visage sec et noir devint encore plus sombre devant l’appréhension de l’inconnu.
L’homme se mit à tousser et, pendant un moment, il fut incapable de parler. La quinte de toux dura longtemps et il cracha du sang. On aurait dit que les os desséchés de sa poitrine squelettique s’étaient brisés. Vidé de son énergie, il tremblait comme une feuille sèche au vent. Le chiromancien dit en tentant de raffermir sa voix :
- Tu n’as pas à me dire ce qui s’est passé. Ta main me dit que tu as attrapé la tuberculose.
On aurait dit que le visage de cet homme décharné venait d’être recouvert de goudron. Il se mit à trembler de tout son corps devant ces mauvais présages. Il était mort d’inquiétude et son cœur se mit à battre encore plus vite. Il eut une autre violente quinte de toux. Le chiromancien lui prit la main et se mit à masser sa ligne de vie. Il pressa avec force une ligne particulière, puis il l’examina attentivement.
On aurait dit qu’il croyait que cette ligne se perdait dans le corps de cet homme, comme un caniveau rempli de déchets se perd dans un champ. La main était couverte de saleté et la ligne avait disparu. Il la massait comme s’il voulait la nettoyer pour retrouver cette ligne perdue.
Mais le chiromancien ne réussissait pas à retrouver la ligne. En voyant cela, le malade devint plus désespéré encore. Ses yeux s’enfoncèrent davantage dans leur orbite, son petit visage sale se rétrécit. On aurait dit le visage d’un petit enfant.
- Alors, je ne pourrai pas vivre plus longtemps, panditjî ?
Le chiromancien le regarda droit dans les yeux. Pendant un bon moment, il chercha à contrôler ses émotions. Puis il releva la tête pour dire quelque chose. Ses lèvres esquissèrent un sourire triste et cruel et on pouvait voir dans ses yeux l’ombre implacable du destin.
Il n’avait pas le courage de fixer le visage du malade. Il baissa la tête et vit l’image tricolore de Jagannâth. Comme le futur de cet homme, l’image de cette divinité étrange recouverte de vermillon et de pâte de santal lui apparut plus sombre. Maintenant, il ne pouvait même plus supporter la vue de la murti de Thâkurjî. Détournant le regard, il se mit à observer les livres dans son sac. Les vieilles pages de ces livres noircis le terrifièrent. La vue des lettres à moitié effacées d’un livre sale et graisseux lui rappela la flamme vacillante de la vie de cet homme. Il sursauta et tourna rapidement la tête. Il ne réussissait pas à saisir la signification des traits qu’il avait esquissés sur l’ardoise, mais il
continuait à les fixer. Il toussa pour se dégager la gorge.
Le malade savait maintenant ce que le panditjî allait dire. Il avait peur de l’écouter, mais il leva la tête et regarda le chiromancien. Il pouvait voir deux veines gonflées sur son large front. Soudain, le chiromancien fut secoué d’un tremblement et l’œillet enfoncé derrière son oreille se mit lui aussi à bouger. Il commença à parler. Les deux fossettes sous les os de ses joues se remplirent, puis se vidèrent. Les muscles de son visage se gonflèrent. Le malade entendit sa voix :
- Ta main dit que…
- Qu’est-ce qu’elle dit, ma main ? Y a-t-il a une histoire terrifiante inscrite là ?
Il n’avait pas du tout envie d’entendre tout cela, mais il n’avait pas le choix.
- Tu traverses une période dangereuse, dit-il au malade. L’attraction de Vénus Mahâdashâ t’entraîne vers le bas. Cela n’est pas bon pour ta ligne de vie.
Le visage du malade avait perdu tout éclat, il était pâle et desséché, comme celui du condamné à mort qui attend sa sentence. Il fut secoué par une longue quinte de toux. Sa toux était si forte qu’il était plié en deux et qu’il s’était mis à frapper le sol avec ses pieds et ses mains. Cela dura un bon moment, puis il finit par se calmer et il put s’asseoir. Il demanda :
- Combien de jours me reste-t-il à vivre ? Je dois arranger le mariage de ma fille ce mois-ci. Je n’ai qu’elle… Elle est toute petite et je l’aime beaucoup. Panditjî, si je peux lui trouver une nouvelle demeure, je n’aurai plus de souci. Je vous en supplie, regardez bien ma main et dites-moi que je pourrai encore vivre quatre mois.
Sa voix tremblait. La vue de son impuissance ramena un peu de chaleur sur le visage du chiromancien. Il était embarrassé. L’éclat brûlant de ses yeux faisait contraste avec la noirceur de sa barbe. Il se mit à réfléchir à ce qu’il devait lui dire. Après avoir longuement tapoté son livre, il avala sa salive et dit :
- Tu vivras encore plusieurs jours. Il ne peut rien t’arriver au cours des deux prochains mois. Mân Chandî a eu pitié de toi et ta maladie disparaîtra. Tu porteras cette amulette contenant huit métaux (l’or, l’argent, le cuivre, le bronze, l’étain, le plomb, le fer et le bell-metal (alliage de cuivre et d’étainutilisé pour fabriquer des cloches. N. d. t.) . Prends-la. Je te l’apporte après avoir offert le sang de ma main droite à la déesse du champ crématoire et avoir récité plusieurs mantras le jour du sankrânti de l’équinoxe du printemps. Grâce à cette amulette, les plus grands malades guérissent comme par magie.
Il attacha l’amulette à la main droite du malade avec un gros fil en récitant des mantras. Le visage éteint du malade avait retrouvé des couleurs et ses joues creusées avaient repris un peu d’éclat. Ses yeux rayonnaient de joie et il se jeta aux pieds du chiromancien en disant :
- Est-ce bien vrai que je serai guéri, pandit mahârâj ? Tout dépend de la volonté de Dieu. Le mois dernier, j’ai travaillé très fort pour labourer un champ en friche de deux âcres et si Dieu me conserve sa grâce pendant quatre ans, j’y ferai pousser de l’or.
Puis il laissa une roupie aux pieds du chiromancien pour qu’il fasse une pujâ à la déesse et il partit. À le voir marcher, on aurait dit qu’il s’était débarrassé pour un moment de sa maladie incurable. Tous ceux qui le connaissaient étaient étonnés de voir la volonté de vivre qui émanait de ses paroles et de tout son être.
Heureux de le voir si content, le chiromancien lui donna sa bénédiction :
- Que la grâce de la déesse du champ de crémation soit toujours avec toi et qu’elle t’apporte chance !
Le malade parti, je sentis monter en moi du dégoût et de la colère à l’égard de ce chiromancien qui gagnait sa vie en trompant les gens. Je me suis dit qu’il faudrait le dénoncer à la police. À partir de ce moment, il a fait l’objet d’une surveillance particulière de ma part.
Et je l’ai revu une autre fois. Le jour se levait lentement et, en passant près d’un collège, je vis ce chiromancien, assis sous un arbre, en train d’examiner la paume de la main d’un étudiant.
C’était sans doute un étudiant de ce collège, mais il semblait plus vieux que son âge. Il était assez maigre et paraissait malade. Ses yeux expressifs semblaient raconter l’histoire de la futilité de sa vie.
L’étudiant demanda :
- Dis-moi si elle m’aime, oui ou non ?
Le chiromancien le fixa et sourit en voyant son trouble intérieur. Il ne fallut qu’un moment pour que son regard perçant et intelligent comprenne ce qu’il vivait. Après lui avoir palpé la main pendant un moment, il dit :
- Il y a quatre conques dans ta main. S’il y en avait cinq, tu serais certain de gagner un royaume, la richesse et d’avoir un fils.
- Je n’ai pas besoin de royaume, de richesse ou de fils ! dit l’étudiant d’un ton irrité.Tout ce que tu dois me dire, c’est ceci : «Sera-t-elle mienne ou non ?» Je l’aime, mais seulement en pensée. Je ne lui ai jamais déclaré mon amour et je ne le ferai jamais.
Le chiromancien rusé comprit ce qu’il voulait dire et devint soudain très sérieux. Il ne lui fallut qu’une minute pour savoir à quoi mène ce genre d’amour. Pour exciter la curiosité de l’étudiant, il reprit, très lentement :
- Ta main dit…
- Que dit-elle ? demanda l’étudiant d’un ton inquiet. Il était si agité qu’on aurait dit que tout son avenir dépendait des paroles du chiromancien.
- Ta main indique que ton mariage n’est pas pour bientôt, dit le chiromancien.
- Je me fous du mariage, rétorqua l’étudiant avec impatience. Je ne veux même pas me marier. Tout ce que je veux, c’est l’amour. Le mariage est une bien petite chose comparé à l’amour. Dis-moi si elle m’aimera ou non. C’est tout ce que je veux savoir.
Le chiromancien resta silencieux et, pendant un long moment, traça des traits dans tous les sens. Il se mit à faire des calculs sur les jointures de ses doigts, puis il dit :
- Oui, elle t’aime. Sa peau est plutôt sombre, n’est-ce pas ? Elle étudie avec toi, non ?
- C’est ça ! Oui ! Oui ! dit l’étudiant en l’interrompant. La joie illumina soudain son visage pâle.
Puis il eut un doute:
- Mais elle est une année avant moi au collège.
- Cela ne change rien qu’elle soit une année avant ou après, dit le chiromancien. Elle t’aime beaucoup. Elle pense souvent à toi. Elle ne pourra regarder personne d’autre que toi dans le monde.
Puis, plaçant sa main sur le front de l’étudiant, il ajouta :
- Ce sont la science et la sagesse qui rayonnent de ton front qui ont produit ce miracle… et il y a cette ligne oblique de la richesse..
- Laisse tomber ces histoires de science et de richesse, coupa l’étudiant en l’interrompant à nouveau. Je m’en fous ! Tout ce que je veux, c’est son amour, qu’elle m’aime, moi et seulement moi !
- Elle t’aimera certainement, dit le chiromancien en hochant la tête. Si elle ne t’aime pas, je cesserai de lire les lignes de la main. Bâbû, tu peux m’imposer cette condition, si tu le veux.
L’étudiant sortit huit ânâ et les mit dans la main du chiromancien. Il allait partir quand le chiromancien lui dit :
- Il faut que tu viennes avec moi au terrain de crémation de Kaliyâboda un soir sans lune pour que je te donne de la poussière consacrée par ce mantra. Tu suivras ta bien-aimée en apportant cette poussière. Lorsqu’elle soulèvera son pied droit pour marcher, tu lui jetteras trois fois cette poussière consacrée en récitant le mantra de l’enchantement. Tu verras alors qu’elle t’appartiendra complètement. Pour cela, tu offriras à la déesse trois noix de coco, cinq cents grammes de riz arvâ, trois cent cinquante grammes de pur ghî, une serviette d’un quart de verge, un vêtement de quelques centimètres …
- Très bien ! Très bien, dit l’étudiant. Je m’occuperai de cela plus tard. Et il quitta le chiromancien.
Je l’ai suivi un moment, puis je l’ai interpelé. Il ne s’était pas rendu compte que j’avais écouté toute sa conversation avec le chiromancien. En me voyant, il eut un moment d’hésitation.
Je me suis rapproché pour lui dire :
- J’aurais besoin de votre collaboration pour témoigner dans un procès.
- Témoigner ! dit-il, tout étonné.
- Oui, témoigner ! Ce chiromancien est un charlatan qui trompe les gens. J’ai donc décidé de le poursuivre en justice. Je voudrais que vous témoigniez à ce procès.
- En quoi est-il nuisible au peuple ? demanda l’étudiant, perplexe
- Sur bien des points ! ai-je répondu. Ne pouvez-vous pas le comprendre ? Combien de gens simples se sont laissés berner par ses paroles mensongères ! Combien ont couru à leur perte à cause de lui ! Combien de personnes lui ont fait confiance et ont été forcées par le désespoir à prendre du cyanure de potassium ! Combien ont pris de l’opium en cachette ? Combien se sont suicidés en sautant du deuxième étage du collège ? N’avez-vous pas vu tout cela ? Il est une nuisance publique. Vous devez y réfléchir.
Mais l’étudiant éprouvait encore de la sympathie pour le chiromancien.
- Ce n’est pas sa faute si les gens croient en lui. Ce sont eux qui ont tort de lui faire confiance.
- Si un jeune homme bien éduqué comme vous peut se laisser berner par lui, qu’est-ce que cela donne de mettre la faute sur les gens ordinaires qui n’ont pas d’éducation ? ai-je répliqué d’un ton agacé. Si vous encouragez vous-même cette foi aveugle…
L’étudiant gardait la tête basse, se sentant coupable, peut-être. Il ajouta d’une voix ferme :
- Je ne suis pas aussi stupide que vous l’imaginez. Je suis étudiant au baccalauréat en science. J’ai passé avec haute distinction les examens de physique. Je suis matérialiste et je déteste les rituels. La spiritualité aveugle et la croyance en un monde invisible n’ont aucun sens pour moi. Mais, je ne sais pourquoi, je continue à présenter ma main à cet escroc de chiromancien. Puisque vous me le demandez, je vous dirai pourquoi. Les gens alertes et en bonne santé comme vous ne pourront jamais comprendre l’explication que je vais vous donner. Peut-être ne l’aimeront-ils pas du tout ! Seul celui dont le cœur a reçu un choc et dont l’âme est blessée sera capable de comprendre la raison que je vais vous donner.
Après quelques instants de silence, il s’expliqua :
- Tout ce que dit ce chiromancien est un bavardage qui est le fruit de son imagination. Je le sais mieux que quiconque. Celui qui connaît la mentalité et la situation des jeunes d’aujourd’hui fera souvent ce genre de prédictions insensées. Il n’y a aucune bravoure à cela. Tout cela est pur mensonge. C’est un acte de tromperie. Mais parfois, dans la vie d’un homme, il arrive que le mensonge soit nécessaire. On a souvent besoin de se raconter des histoires pour remettre ensemble les morceaux de son âme brisée. On cherche à oublier la cruelle réalité dans l’ivresse d’un doux mensonge.
Ma voix avait perdu son ton de reproche. Rempli d’étonnement, je lui ai demandé :
- Alors, vous acceptez délibérément de vous laisser berner ?
- Pour oublier un moment sa peine et sa douleur, continua l’étudiant, l’homme va au cinéma, boit du rhum, va chez les prostituées ou fait je ne sais quoi et il dépense beaucoup d’argent. De même, pour remettre ensemble les pièces brisées de mon âme, je dépense de l’argent pour me faire berner. Je me réfugie dans le mensonge, car je sais que je n’ai rien à attendre de la réalité. Je sais très bien que la pression sociale et les circonstances font que nous ne pourrons jamais nous unir. Mais je trouve un certain bonheur à goûter un moment d’ivresse dans une douce illusion. Je n’ai pas le courage d’être critique face à ce chiromancien.
- Très bien, lui ai-je dit. Vous devriez trouver le courage d’aller voir celle que vous aimez et de lui avouer votre amour. Il est naturel et beau que deux êtres se sentent attirés. Pensez-vous pouvoir atteindre votre but en demandant conseil à cet escroc ? Si cela n’est pas un outrage envers votre âme malade, qu’est-ce que c’est ?
- Non ! Non ! dit l’étudiant. Je ne veux pas lui dire que je l’aime. Ce n’est pas que je n’aie pas le courage moral de le faire. C’est peut-être parce que j’ai peur qu’elle me rejette. Mais j’éprouve une certaine fierté à garder espoir en faisant confiance à ce chiromancien. Il y a une joie simple dans cette façon de vivre mon amour. Ce n’est qu’un rêve, mais il me donne plus de bonheur que la cruelle réalité. C’est pour cela que je donne tous les jours de l’argent à cet escroc de chiromancien :
pour qu’il me dise des mensonges ! Comme l’homme qui s’enivre en buvant de l’alcool, je me réfugie dans le bonheur passager de cette escroquerie. Voilà ce que signifie ce mensonge. Je n’en espère rien de plus.
J’étais ahuri en écoutant cet étudiant.
Depuis ce jour, lorsque je vois ce chiromancien en train d’exercer son métier, je n’éprouve plus de colère envers les gens qui le consultent. Mon âme est plutôt envahie par une douloureuse sympathie. J’ai l’impression que tous les complots du destin aveugle sont écrits dans le manuscrit obscur de ces milliers de mains brunes. Et que, pour tenter de découvrir le secret caché sous ce complot horrible, des milliers de gens impuissants voient dans cet escroc un chercheur intrépide.
«La main»
de
Sacccidânand Rautrây
in Fleur de cimetière et autres nouvelles.
Traduction Fernand Ouellet
Le chiromancien regarde la main. Il a arraché de grandes affiches de films indiens aux murs de la ville et il les a apportées là. Il les a étendues sur le bord de la rue et s’est assis dessus. Il ne s’assoit pas toujours au même endroit. Il choisit les lieux où il y a foule et il se trouve un coin pour installer son tapis. Ce n’est pas vraiment un tapis, mais un assemblage de vieux chiffons sales et de sacs de papier brun. Dans son sac, on peut apercevoir un ou deux livres défraichis de chiromancie. Ils sont graisseux et sentent mauvais. La couverture est abîmée et les pages froissées ont les coins pliés. Ce sont de vieux livres. Les lettres sont presque effacées et il est difficile de les lire. La première de
couverture est déchirée et la moitié de l’image sur cette couverture a disparu. Il est difficile de savoir ce que cette image représente.
En plus de ces livres, il y a dans son sac un livre de questions-réponses sur Hanuman imprimé aux Presses Ko-hi-Nur, le Pancâng écrit par Khariratn, une ardoise et un certificat avec le sceau de Jagannâth, signé par un adjoint au collecteur d’impôts, maintenant décédé. Il est placé comme une photo dans un cadre recouvert d’une vitre.
Le chiromancien ouvre son sac et en sort tout d’abord le certificat. Après l’avoir essuyé avec sa serviette sale, il le place à un endroit bien en vue. Puis, il sort une image tricolore de Jagannâth et il l’oint de vermillon et de pâte de santal. Les trois Thâkur sont déjà recouverts de pâte de santal. Il se touche le front avec l’image et la place devant le sac.
Puis, d’un regard oblique, il se met à observer attentivement la foule des gens qui vont et viennent.
Son grand corps osseux est recouvert d’un châle indien fabriqué à Puri sur lequel il est écrit Ram, Ram, Ram. Le vent en soulève les bords et on peut voir clairement les longs poils denses qui recouvrent sa poitrine. Sous ces poils, les creux et les bosses de sa poitrine sont bien visibles. Ses longs cheveux sont rassemblés derrière sa tête et flottent sur son dos. Il garde toujours un œillet à moitié fané enfoncé derrière son oreille.
La plupart du temps, il passe ses journées près du tribunal ou sous le banian, face au bureau du collecteur d’impôts. Les jours d’examens, il s’installe parfois près de la cour de l’école. Les gens viennent lui demander s’ils gagneront leur cause, s’ils obtiendront un sursis, s’ils réussiront leurs examens. Une fois qu’ils lui ont fait un don, il leur dit ce qu’ils veulent entendre, leur examine les lignes de la main, écrit leur horoscope sur l’ardoise et leur en résume le contenu. S’il atteint la cible, le client laisse quelques ânâ. Il touche son front avec la pièce de monnaie et la place dans une boîte en étain. Parfois il tombe sur un homme riche et célèbre qui veut se faire préparer une amulette pour une
pûjâ à la grande déesse du terrain de crémation, le jour du sankrânti. Il reçoit alors une grosse somme qu’il glisse dans le pli de sa ceinture.
Ce jour-là, le soleil du midi rendait la vie impossible. C’était la saison chaude. Le vent de mai courait sur le sable brûlant de la Kathjori. Dans les grands arbres, près de la cour de justice, quelques chauves-souris s’agitaient et voletaient ça et là en poussant des cris perçants. Un chien errant affamé, étendu à l’ombre d’un petit arbre, respirait en haletant.
Une petite main brune s’avança vers le chiromancien. Il n’y avait pas une once de chair sur cette main. On n’y voyait que des os pointus, de longs poils et des veines toutes bleues. Au bout des doigts exsangues, des ongles sales. Il la regarda de près. Puis, passant sa main dans sa barbe touffue comme une jungle, il jeta un regard oblique en direction de l’homme dont le visage sec et noir devint encore plus sombre devant l’appréhension de l’inconnu.
L’homme se mit à tousser et, pendant un moment, il fut incapable de parler. La quinte de toux dura longtemps et il cracha du sang. On aurait dit que les os desséchés de sa poitrine squelettique s’étaient brisés. Vidé de son énergie, il tremblait comme une feuille sèche au vent. Le chiromancien dit en tentant de raffermir sa voix :
- Tu n’as pas à me dire ce qui s’est passé. Ta main me dit que tu as attrapé la tuberculose.
On aurait dit que le visage de cet homme décharné venait d’être recouvert de goudron. Il se mit à trembler de tout son corps devant ces mauvais présages. Il était mort d’inquiétude et son cœur se mit à battre encore plus vite. Il eut une autre violente quinte de toux. Le chiromancien lui prit la main et se mit à masser sa ligne de vie. Il pressa avec force une ligne particulière, puis il l’examina attentivement.
On aurait dit qu’il croyait que cette ligne se perdait dans le corps de cet homme, comme un caniveau rempli de déchets se perd dans un champ. La main était couverte de saleté et la ligne avait disparu. Il la massait comme s’il voulait la nettoyer pour retrouver cette ligne perdue.
Mais le chiromancien ne réussissait pas à retrouver la ligne. En voyant cela, le malade devint plus désespéré encore. Ses yeux s’enfoncèrent davantage dans leur orbite, son petit visage sale se rétrécit. On aurait dit le visage d’un petit enfant.
- Alors, je ne pourrai pas vivre plus longtemps, panditjî ?
Le chiromancien le regarda droit dans les yeux. Pendant un bon moment, il chercha à contrôler ses émotions. Puis il releva la tête pour dire quelque chose. Ses lèvres esquissèrent un sourire triste et cruel et on pouvait voir dans ses yeux l’ombre implacable du destin.
Il n’avait pas le courage de fixer le visage du malade. Il baissa la tête et vit l’image tricolore de Jagannâth. Comme le futur de cet homme, l’image de cette divinité étrange recouverte de vermillon et de pâte de santal lui apparut plus sombre. Maintenant, il ne pouvait même plus supporter la vue de la murti de Thâkurjî. Détournant le regard, il se mit à observer les livres dans son sac. Les vieilles pages de ces livres noircis le terrifièrent. La vue des lettres à moitié effacées d’un livre sale et graisseux lui rappela la flamme vacillante de la vie de cet homme. Il sursauta et tourna rapidement la tête. Il ne réussissait pas à saisir la signification des traits qu’il avait esquissés sur l’ardoise, mais il
continuait à les fixer. Il toussa pour se dégager la gorge.
Le malade savait maintenant ce que le panditjî allait dire. Il avait peur de l’écouter, mais il leva la tête et regarda le chiromancien. Il pouvait voir deux veines gonflées sur son large front. Soudain, le chiromancien fut secoué d’un tremblement et l’œillet enfoncé derrière son oreille se mit lui aussi à bouger. Il commença à parler. Les deux fossettes sous les os de ses joues se remplirent, puis se vidèrent. Les muscles de son visage se gonflèrent. Le malade entendit sa voix :
- Ta main dit que…
- Qu’est-ce qu’elle dit, ma main ? Y a-t-il a une histoire terrifiante inscrite là ?
Il n’avait pas du tout envie d’entendre tout cela, mais il n’avait pas le choix.
- Tu traverses une période dangereuse, dit-il au malade. L’attraction de Vénus Mahâdashâ t’entraîne vers le bas. Cela n’est pas bon pour ta ligne de vie.
Le visage du malade avait perdu tout éclat, il était pâle et desséché, comme celui du condamné à mort qui attend sa sentence. Il fut secoué par une longue quinte de toux. Sa toux était si forte qu’il était plié en deux et qu’il s’était mis à frapper le sol avec ses pieds et ses mains. Cela dura un bon moment, puis il finit par se calmer et il put s’asseoir. Il demanda :
- Combien de jours me reste-t-il à vivre ? Je dois arranger le mariage de ma fille ce mois-ci. Je n’ai qu’elle… Elle est toute petite et je l’aime beaucoup. Panditjî, si je peux lui trouver une nouvelle demeure, je n’aurai plus de souci. Je vous en supplie, regardez bien ma main et dites-moi que je pourrai encore vivre quatre mois.
Sa voix tremblait. La vue de son impuissance ramena un peu de chaleur sur le visage du chiromancien. Il était embarrassé. L’éclat brûlant de ses yeux faisait contraste avec la noirceur de sa barbe. Il se mit à réfléchir à ce qu’il devait lui dire. Après avoir longuement tapoté son livre, il avala sa salive et dit :
- Tu vivras encore plusieurs jours. Il ne peut rien t’arriver au cours des deux prochains mois. Mân Chandî a eu pitié de toi et ta maladie disparaîtra. Tu porteras cette amulette contenant huit métaux (l’or, l’argent, le cuivre, le bronze, l’étain, le plomb, le fer et le bell-metal (alliage de cuivre et d’étainutilisé pour fabriquer des cloches. N. d. t.) . Prends-la. Je te l’apporte après avoir offert le sang de ma main droite à la déesse du champ crématoire et avoir récité plusieurs mantras le jour du sankrânti de l’équinoxe du printemps. Grâce à cette amulette, les plus grands malades guérissent comme par magie.
Il attacha l’amulette à la main droite du malade avec un gros fil en récitant des mantras. Le visage éteint du malade avait retrouvé des couleurs et ses joues creusées avaient repris un peu d’éclat. Ses yeux rayonnaient de joie et il se jeta aux pieds du chiromancien en disant :
- Est-ce bien vrai que je serai guéri, pandit mahârâj ? Tout dépend de la volonté de Dieu. Le mois dernier, j’ai travaillé très fort pour labourer un champ en friche de deux âcres et si Dieu me conserve sa grâce pendant quatre ans, j’y ferai pousser de l’or.
Puis il laissa une roupie aux pieds du chiromancien pour qu’il fasse une pujâ à la déesse et il partit. À le voir marcher, on aurait dit qu’il s’était débarrassé pour un moment de sa maladie incurable. Tous ceux qui le connaissaient étaient étonnés de voir la volonté de vivre qui émanait de ses paroles et de tout son être.
Heureux de le voir si content, le chiromancien lui donna sa bénédiction :
- Que la grâce de la déesse du champ de crémation soit toujours avec toi et qu’elle t’apporte chance !
Le malade parti, je sentis monter en moi du dégoût et de la colère à l’égard de ce chiromancien qui gagnait sa vie en trompant les gens. Je me suis dit qu’il faudrait le dénoncer à la police. À partir de ce moment, il a fait l’objet d’une surveillance particulière de ma part.
Et je l’ai revu une autre fois. Le jour se levait lentement et, en passant près d’un collège, je vis ce chiromancien, assis sous un arbre, en train d’examiner la paume de la main d’un étudiant.
C’était sans doute un étudiant de ce collège, mais il semblait plus vieux que son âge. Il était assez maigre et paraissait malade. Ses yeux expressifs semblaient raconter l’histoire de la futilité de sa vie.
L’étudiant demanda :
- Dis-moi si elle m’aime, oui ou non ?
Le chiromancien le fixa et sourit en voyant son trouble intérieur. Il ne fallut qu’un moment pour que son regard perçant et intelligent comprenne ce qu’il vivait. Après lui avoir palpé la main pendant un moment, il dit :
- Il y a quatre conques dans ta main. S’il y en avait cinq, tu serais certain de gagner un royaume, la richesse et d’avoir un fils.
- Je n’ai pas besoin de royaume, de richesse ou de fils ! dit l’étudiant d’un ton irrité.Tout ce que tu dois me dire, c’est ceci : «Sera-t-elle mienne ou non ?» Je l’aime, mais seulement en pensée. Je ne lui ai jamais déclaré mon amour et je ne le ferai jamais.
Le chiromancien rusé comprit ce qu’il voulait dire et devint soudain très sérieux. Il ne lui fallut qu’une minute pour savoir à quoi mène ce genre d’amour. Pour exciter la curiosité de l’étudiant, il reprit, très lentement :
- Ta main dit…
- Que dit-elle ? demanda l’étudiant d’un ton inquiet. Il était si agité qu’on aurait dit que tout son avenir dépendait des paroles du chiromancien.
- Ta main indique que ton mariage n’est pas pour bientôt, dit le chiromancien.
- Je me fous du mariage, rétorqua l’étudiant avec impatience. Je ne veux même pas me marier. Tout ce que je veux, c’est l’amour. Le mariage est une bien petite chose comparé à l’amour. Dis-moi si elle m’aimera ou non. C’est tout ce que je veux savoir.
Le chiromancien resta silencieux et, pendant un long moment, traça des traits dans tous les sens. Il se mit à faire des calculs sur les jointures de ses doigts, puis il dit :
- Oui, elle t’aime. Sa peau est plutôt sombre, n’est-ce pas ? Elle étudie avec toi, non ?
- C’est ça ! Oui ! Oui ! dit l’étudiant en l’interrompant. La joie illumina soudain son visage pâle.
Puis il eut un doute:
- Mais elle est une année avant moi au collège.
- Cela ne change rien qu’elle soit une année avant ou après, dit le chiromancien. Elle t’aime beaucoup. Elle pense souvent à toi. Elle ne pourra regarder personne d’autre que toi dans le monde.
Puis, plaçant sa main sur le front de l’étudiant, il ajouta :
- Ce sont la science et la sagesse qui rayonnent de ton front qui ont produit ce miracle… et il y a cette ligne oblique de la richesse..
- Laisse tomber ces histoires de science et de richesse, coupa l’étudiant en l’interrompant à nouveau. Je m’en fous ! Tout ce que je veux, c’est son amour, qu’elle m’aime, moi et seulement moi !
- Elle t’aimera certainement, dit le chiromancien en hochant la tête. Si elle ne t’aime pas, je cesserai de lire les lignes de la main. Bâbû, tu peux m’imposer cette condition, si tu le veux.
L’étudiant sortit huit ânâ et les mit dans la main du chiromancien. Il allait partir quand le chiromancien lui dit :
- Il faut que tu viennes avec moi au terrain de crémation de Kaliyâboda un soir sans lune pour que je te donne de la poussière consacrée par ce mantra. Tu suivras ta bien-aimée en apportant cette poussière. Lorsqu’elle soulèvera son pied droit pour marcher, tu lui jetteras trois fois cette poussière consacrée en récitant le mantra de l’enchantement. Tu verras alors qu’elle t’appartiendra complètement. Pour cela, tu offriras à la déesse trois noix de coco, cinq cents grammes de riz arvâ, trois cent cinquante grammes de pur ghî, une serviette d’un quart de verge, un vêtement de quelques centimètres …
- Très bien ! Très bien, dit l’étudiant. Je m’occuperai de cela plus tard. Et il quitta le chiromancien.
Je l’ai suivi un moment, puis je l’ai interpelé. Il ne s’était pas rendu compte que j’avais écouté toute sa conversation avec le chiromancien. En me voyant, il eut un moment d’hésitation.
Je me suis rapproché pour lui dire :
- J’aurais besoin de votre collaboration pour témoigner dans un procès.
- Témoigner ! dit-il, tout étonné.
- Oui, témoigner ! Ce chiromancien est un charlatan qui trompe les gens. J’ai donc décidé de le poursuivre en justice. Je voudrais que vous témoigniez à ce procès.
- En quoi est-il nuisible au peuple ? demanda l’étudiant, perplexe
- Sur bien des points ! ai-je répondu. Ne pouvez-vous pas le comprendre ? Combien de gens simples se sont laissés berner par ses paroles mensongères ! Combien ont couru à leur perte à cause de lui ! Combien de personnes lui ont fait confiance et ont été forcées par le désespoir à prendre du cyanure de potassium ! Combien ont pris de l’opium en cachette ? Combien se sont suicidés en sautant du deuxième étage du collège ? N’avez-vous pas vu tout cela ? Il est une nuisance publique. Vous devez y réfléchir.
Mais l’étudiant éprouvait encore de la sympathie pour le chiromancien.
- Ce n’est pas sa faute si les gens croient en lui. Ce sont eux qui ont tort de lui faire confiance.
- Si un jeune homme bien éduqué comme vous peut se laisser berner par lui, qu’est-ce que cela donne de mettre la faute sur les gens ordinaires qui n’ont pas d’éducation ? ai-je répliqué d’un ton agacé. Si vous encouragez vous-même cette foi aveugle…
L’étudiant gardait la tête basse, se sentant coupable, peut-être. Il ajouta d’une voix ferme :
- Je ne suis pas aussi stupide que vous l’imaginez. Je suis étudiant au baccalauréat en science. J’ai passé avec haute distinction les examens de physique. Je suis matérialiste et je déteste les rituels. La spiritualité aveugle et la croyance en un monde invisible n’ont aucun sens pour moi. Mais, je ne sais pourquoi, je continue à présenter ma main à cet escroc de chiromancien. Puisque vous me le demandez, je vous dirai pourquoi. Les gens alertes et en bonne santé comme vous ne pourront jamais comprendre l’explication que je vais vous donner. Peut-être ne l’aimeront-ils pas du tout ! Seul celui dont le cœur a reçu un choc et dont l’âme est blessée sera capable de comprendre la raison que je vais vous donner.
Après quelques instants de silence, il s’expliqua :
- Tout ce que dit ce chiromancien est un bavardage qui est le fruit de son imagination. Je le sais mieux que quiconque. Celui qui connaît la mentalité et la situation des jeunes d’aujourd’hui fera souvent ce genre de prédictions insensées. Il n’y a aucune bravoure à cela. Tout cela est pur mensonge. C’est un acte de tromperie. Mais parfois, dans la vie d’un homme, il arrive que le mensonge soit nécessaire. On a souvent besoin de se raconter des histoires pour remettre ensemble les morceaux de son âme brisée. On cherche à oublier la cruelle réalité dans l’ivresse d’un doux mensonge.
Ma voix avait perdu son ton de reproche. Rempli d’étonnement, je lui ai demandé :
- Alors, vous acceptez délibérément de vous laisser berner ?
- Pour oublier un moment sa peine et sa douleur, continua l’étudiant, l’homme va au cinéma, boit du rhum, va chez les prostituées ou fait je ne sais quoi et il dépense beaucoup d’argent. De même, pour remettre ensemble les pièces brisées de mon âme, je dépense de l’argent pour me faire berner. Je me réfugie dans le mensonge, car je sais que je n’ai rien à attendre de la réalité. Je sais très bien que la pression sociale et les circonstances font que nous ne pourrons jamais nous unir. Mais je trouve un certain bonheur à goûter un moment d’ivresse dans une douce illusion. Je n’ai pas le courage d’être critique face à ce chiromancien.
- Très bien, lui ai-je dit. Vous devriez trouver le courage d’aller voir celle que vous aimez et de lui avouer votre amour. Il est naturel et beau que deux êtres se sentent attirés. Pensez-vous pouvoir atteindre votre but en demandant conseil à cet escroc ? Si cela n’est pas un outrage envers votre âme malade, qu’est-ce que c’est ?
- Non ! Non ! dit l’étudiant. Je ne veux pas lui dire que je l’aime. Ce n’est pas que je n’aie pas le courage moral de le faire. C’est peut-être parce que j’ai peur qu’elle me rejette. Mais j’éprouve une certaine fierté à garder espoir en faisant confiance à ce chiromancien. Il y a une joie simple dans cette façon de vivre mon amour. Ce n’est qu’un rêve, mais il me donne plus de bonheur que la cruelle réalité. C’est pour cela que je donne tous les jours de l’argent à cet escroc de chiromancien :
pour qu’il me dise des mensonges ! Comme l’homme qui s’enivre en buvant de l’alcool, je me réfugie dans le bonheur passager de cette escroquerie. Voilà ce que signifie ce mensonge. Je n’en espère rien de plus.
J’étais ahuri en écoutant cet étudiant.
Depuis ce jour, lorsque je vois ce chiromancien en train d’exercer son métier, je n’éprouve plus de colère envers les gens qui le consultent. Mon âme est plutôt envahie par une douloureuse sympathie. J’ai l’impression que tous les complots du destin aveugle sont écrits dans le manuscrit obscur de ces milliers de mains brunes. Et que, pour tenter de découvrir le secret caché sous ce complot horrible, des milliers de gens impuissants voient dans cet escroc un chercheur intrépide.
Sacccidânand Rautrây
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